Biographie - Les silences d'Adèle Hugo

Léopoldine, la fille de Victor Hugo, n'a pas eu de chance: elle s'est noyée dans la Seine, avec son époux, un mois après des noces précipitées. La fille cadette, Adèle, n'a pas eu plus de chance. Après s'être sauvée, en 1863, pour rejoindre le lieutenant anglais Albert Pinson en Nouvelle-Écosse, puis à la Barbade, bravant l'ire incommensurable du pater familias — lui qui, au sens quotidien, l'était si peu —, elle tenta de rentrer, en 1872, au bercail. Mal lui en prit: déclarée démente, elle fut internée, jugée irresponsable et immature, jusqu'à la fin de ses jours. Sa mère meurt en 1868; son père, en 1885; elle, en 1915.

Isabelle Adjani a superbement interprété ce drame, dans le film de Truffaut Adèle H. Toutefois, la femme amoureuse et déterminée n'y regagna pas sa dignité. Hugo est un homme qui ne se trompe jamais: la réconciliation avec l'enfant prodigue n'a pas effleuré l'esprit de ce grand lecteur de la Bible. On ne faisait là rien comme tout le monde, on préférait le drame, les impasses de la passion obsédée et colérique, à celle qui vit écrire Les Misérables.

La monographie d'Henri Gourdin, Adèle, l'autre fille de Victor Hugo, est la première, y lit-on, qui s'attache à Adèle. Curieux vide, malgré toutes les célébrations récentes au patriarche des lettres. Plus curieux encore, la préface de cette biographie, signée Adèle Hugo, en date du 18 avril 2003. L'arrière-petite-nièce, peintre du même nom — nom qui fut aussi celui de l'épouse de Victor Hugo et mère d'Adèle —, écrit d'entrée: «Les Hugo se sont comportés, pendant trois générations, comme si Adèle n'existait pas.» Celle qui tint le journal de l'exil anglo-normand, à partir de 1852, est ensevelie dans la mémoire familiale, même si, en 1985, les lettres de Victor à Adèle ont été publiées au Seuil.

Faire sauter les verrous

Le manuscrit d'Adèle, qu'elle transporte à Halifax, est une curiosité propre à dissuader les plus fins limiers. Démembré, désordonné, raturé et gribouillé sur plus de 6000 pages, des mots, des phrases entières sont surchargées et cryptées. De quoi devenir fou.

Cette histoire vaut qu'on s'y arrête. Gourdin la raconte, mais il s'égare parfois dans les dérives du genre narratif, où les scènes quotidiennes sont extrapolées des documents dans des zones hypothétiques. Est-ce l'imparfait qui gâte un peu la sauce? La somme des détails fait ressortir la fragilité d'Adèle, plus que ce qui plût d'un coup d'oeil en elle à Balzac.

À dix-sept ans, elle ne fréquente pas beaucoup son père, lequel est toujours épris de quelqu'une, ici ou là. Son journal la montre altière, emportée et soudain abattue. Elle voudrait quitter le monde, rejoindre sa soeur dans la postérité qu'elle sait son père lui avoir donnée. Sa mère s'efface dans l'abnégation docile. Hugo converse avec les esprits, tandis qu'Adèle épouse Delacroix en rêve.

«Songez que je suis mon Dante à moi-même, mon Ésope et mon Shakespeare», écrit le poète à Juliette Drouet, sa maîtresse, juste avant l'exil. Plus tard, dans la maison de Hauteville House, à Guernesey, où Adèle se morfond durant onze ans, avant de prendre la poudre d'escampette, il a fait sculpter dans le dossier des chaises: «Ego Hugo».



La manière forte

Adèle n'a pas le génie construit de Camille Claudel avec ses oeuvres. L'histoire, pourtant, rapproche ces deux femmes, vouées à s'étouffer sous l'étau familial. Adèle compose des chansons, jette son dévolu sur Pinson. Son ami Auguste, il faut le dire, est peut-être devenu l'amant de sa mère. Sa dépendance matérielle de son père, à 28 ans, lui fait horreur. Il lui ménage même le papier; son intimité est sans cesse fouillée; le verdict de «dérangement», commode dans les conflits du jugement et de la volonté, est déjà posé.

La suite est admirable. Adèle passe trois ans à Halifax en fille libre, coupée des siens: Pinson n'a pas l'intention de vivre avec elle. Elle le poursuit à la Barbade... il en épouse une autre. Onze ans après sa fuite, meurtrie, la voilà de retour à Paris, où son père la loge directement dans «une maison de folles». Jamais chez lui. Il a trop à faire, à recevoir, à «pontifier», dit Edmond de Goncourt qui ne l'aime pas. L'obsession à nommer l'aliénation est toute hugolienne; rien ne l'atteste dans les documents rédigés par Adèle, bien au contraire. Elle continua d'aller au concert et au théâtre. Même pour entendre du Hugo.