Jules Fournier, rhinocéros avant l'heure

Connaissez-vous Sa Majesté Fénelon Hégo Ier, roi honoraire du Congo? Pas particulièrement, je présume. Jules Fournier, l'un de nos meilleurs journalistes, le connaissait assez bien. Lors des élections législatives françaises de 1910, Fournier a même interviewé ce candidat prestigieux, colonialiste blanc comme neige qui avait trouvé une solution miracle au problème des inondations. «Lorsqu'une crue serait prévue, explique Sa Majesté, on étendrait sur le fleuve une vaste nappe de pétrole, on y mettrait le feu: l'eau, grâce à ce procédé génial, se dissiperait en vapeur... »

Correspondant du journal montréalais La Patrie, Fournier observe à Paris plusieurs autres candidats: le socialiste, le royaliste, l'antialcoolique, l'antiseptique et, au-dessus de tous les autres, le non-candidat, président de la Conférence des États-Unis du monde. Sans oublier le candidat idiot, au sens médical, un brave homme qui sert de prête-nom à une dame futée qui milite en faveur du suffrage féminin... Mais ce qui éblouit le plus Fournier, c'est, jointe à «une barbe merveilleuse», l'«expression d'immense douceur» de l'abstentionniste libertaire, partisan de l'abolition pure et simple des parlements. «Les mauvais y accomplissent tous les crimes et les bons s'y corrompent... », soutient cet anarchiste.

Il n'en faut pas plus pour que Fournier, déjà dégoûté de la politique québécoise, se reconnaisse un peu dans un tel visionnaire. À la différence de beaucoup de nationalistes canadiens-français de l'époque, influencés par la droite catholique française, notre journaliste ne dédaigne pas la démocratie au nom d'un élitisme et d'un autoritarisme hérités de l'Ancien Régime. Fournier n'a rien des disciples d'un Jules-Paul Tardivel. Il rejette les contrefaçons de la démocratie qui se manifestent dans le parlementarisme sans contester pour autant le principe de la souveraineté du peuple.

Fournier se démarque par son ouverture d'esprit. «Dévots ou athées, bourgeois ou anarchistes, radicaux ou réactionnaires, tous m'intéressaient également», ose-t-il écrire dans les Lettres de France, publiées en 1910 dans La Patrie et réunies aujourd'hui pour la première fois dans un livre grâce à Jean-François Nadeau, qui signe une excellente présentation de ces textes empreints d'ironie et de sérénité.

La sérénité, Fournier ne l'aura pas acquise facilement. En 1909, le polémiste impétueux, condamné pour avoir diffamé le premier ministre québécois Lomer Gouin, a purgé une peine d'emprisonnement. Puis, rédacteur au Devoir qui venait de naître, il s'est vite brouillé avec le directeur, Henri Bourassa, qui partageait l'essentiel de ses idées mais désapprouvait ses outrances verbales.

Fournier n'avait-il pas déjà écrit, dans Le Nationaliste, un article intitulé «Trois ex-voyous» à propos de deux juges de la Cour supérieure et du lieutenant-gouverneur?... Il avait maintes fois fulminé contre l'affairisme, le favoritisme et la corruption du gouvernement libéral du Québec en alléguant, par exemple, que le prix moyen des forêts vendues par l'État était beaucoup moindre chez nous qu'en Ontario. L'ouvrage qu'Adrien Thério lui a consacré sous le titre Jules Fournier, journaliste de combat, une très intéressante biographie dont on vient de publier une réédition revue et corrigée, rend compte des polémiques incessantes auxquelles il se sera livré corps et âme.

En plus de s'inquiéter de la dilapidation de nos richesses naturelles, Fournier s'indigne de voir que le gouvernement fédéral favorise, même au Québec, l'immigration d'anglophones au lieu d'encourager l'immigration de francophones. Il éclate de rage en 1908 lorsqu'il apprend que «la bande de mauvais singes qui nous gouvernent à Québec» dépense deux fois plus d'argent qu'auparavant pour attirer, à partir de Londres, les ressortissants britanniques et ne fait toujours rien pour vanter, à Paris, les attraits de nos villes et de nos campagnes auprès des Français.

Il ne faudrait pas assimiler les colères de Fournier à la xénophobie et à l'esprit rétrograde qui caractérisent trop souvent nos nationalistes d'alors. Nul mieux que ce journaliste ne rejette toute forme d'antisémitisme. Chez Fournier, les idées de liberté et de tolérance l'emportent sur l'esprit sectaire et le principe d'autorité. Dans ses Lettres de France, l'humaniste impartial ne se désole-t-il pas d'assister à la répression violente d'une manifestation ouvrière parisienne?

Jules Fournier meurt prématurément en 1918 à 33 ans. Ses portraits du roi honoraire du Congo et des autres candidats aux législatives françaises témoignent de son anarchisme joyeux et de son sens spontané de l'absurde. Ils annoncent les facéties de Jacques Ferron, Éminence de la Grande Corne du Parti Rhinocéros, qui, encore plus profondément, comprendra que le mot «espoir» existe pour effacer le mot «pouvoir».

LETTRES DE FRANCE

Jules Fournier - Lux - Montréal, 2003, 128 pages

JULES FOURNIER, JOURNALISTE DE COMBAT

Adrien Thério - Lux - Montréal, 2003, 208 pages