Intimité avec le mal

Photo: Myles Hyman

« Votre histoire est basée sur des faits réels, n’est-ce pas ? En tant que psychiatre, je suis fasciné par les possibilités psycho-dynamiques que suggère ce rituel anachronique. »

Au lendemain de la publication de sa nouvelle, La Loterie, dans les pages du New Yorker Magazine, au début de l’été 1948, le quotidien de la romancière américaine Shirley Jackson bascule et se met à crouler sous une épaisse correspondance de lecteurs qui, partout au pays et plus loin encore, se montrent étonnés, troublés, admiratifs, perplexes et parfois outrés par ce qu’ils viennent de lire.

« Dites à Miss Jackson qu’elle n’a pas intérêt à mettre les pieds au Canada… », menace un de ses voisins du Nord. « Je vous en prie, rassurez-moi : ce sentiment d’avoir vécu tout cela dans mes pires cauchemars est bien l’effet hypnotique que vous avez cherché à produire sur vos lecteurs ? » exprime un citoyen du New Jersey. « Mais qui est cette Shirley Jackson ? Je n’arrive pas à me décider s’il s’agit d’un génie ou d’une version féministe et plus subtile d’Orson Welles », se demande un autre depuis le Connecticut.

Avec ces 3000 mots, posés d’une traite sur le papier un matin de juin 1948, le récit est court, mais sa portée, elle, n’en finit plus de s’allonger, comme en témoigne son rappel, cet automne, au bon souvenir d’un présent troublé, dans une adaptation dessinée. L’illustrateur du Vermont Miles Hyman, petit-fils de l’auteur, en est le principal artisan. Il pose, dans un paradoxe évident, l’élégance de son graphisme, la lumière de son trait, sur l’horreur ordinaire, institutionnalisée, imaginée par cette romancière hors norme, femme au foyer qui, dans une Amérique troublée par la Deuxième Guerre mondiale, s’est imposée sans préméditation comme une redoutable penseuse de nos dérives collectives.

« J’aimerais bien savoir dans quelle partie des États-Unis ce lynchage — visiblement légal et bien établi — se pratique encore, lui a demandé sérieusement un lecteur du Texas dans les semaines suivant la publication de son oeuvre. Est-il possible qu’en Nouvelle-Angleterre, ou dans des régions tout aussi civilisées, ce genre de sadisme de masse ait toujours cours ? »


Tradition sordide

Lynchage ? L’image est puissante. Mais il s’agit bien de celle suggérée, sans ambiguïté, par les mots de Shirley Jackson dans La Loterie. La nouvelle plonge avec une froideur dérangeante au coeur d’un rituel qui a cours depuis des années dans un village, que l’on pourrait facilement situer en Nouvelle-Angleterre, à l’aube des récoltes. Tous les 27 juin, les villageois s’y rassemblent pour la participation à un jeu de hasard au cours duquel l’un d’eux va périr sous les pierres lancées par tous les autres. « Loterie en juin, abondance de grains », résume un ancien comme seul justificatif d’une tradition sordide rejouée chaque année sans résistance, sans remise en question, avec une indolence, même, qui convoque l’inconfort. « On dit qu’ils parlent d’arrêter la Loterie dans le village du nord », dit un participant. « Une bande de fous. À écouter les jeunes, rien n’est assez bien pour eux », répond l’autre.

La Loterie, c’est l’intimité gênante avec le mal porté par des familles ordinaires d’agriculteurs, c’est la victime expiatoire conspuée dans le discours des populistes du temps de Shirley Jackson, et conduite dans l’abjecte, l’ignoble par un moustachu du IIIe Reich, c’est l’injustice nourrie par les silences complices, c’est la noirceur dans ce qu’elle a de plus sombre et qui, depuis bien plus loin que 1948, n’en finit plus de rôder autour de l’humanité. La nouvelle a fait l’objet d’adaptations au théâtre, à la télévision, mais a aussi trouvé sa place dans le 19e épisode de la troisième saison des Simpson, en 1992, comme pour rappeler la triste intemporalité, l’odieuse universalité de cette fable vireuse, dont Miles Hyman, qui a récemment signé l’adaptation en bédé du Dahlia noir de James Ellroy, extrait avec ses plumes, ses pastels secs, ses crayons et ses couleurs tout le caractère percutant.

En postface, l’illustrateur rappelle que, jusqu’à sa mort, sa grand-mère n’a jamais voulu interpréter sa nouvelle, préférant laisser ça à l’intelligence de ses lecteurs. À une seule occasion, elle s’est toutefois commise, le jour où elle a appris que l’Afrique du Sud, alors en train d’instaurer son régime d’apartheid, venait de censurer sa nouvelle. « Voilà enfin des gens qui ont compris le sens de mon histoire », aurait-elle dit.

La Loterie, d'après Shirley Jackson

Miles Hyman, Casterman, Bruxelles, 2016, 168 pages
 

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