Une «Chanson douce» qui ne l’est pas

Leïla Slimani est formée en sciences politiques, en journalisme et en écriture.<br />
 
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Leïla Slimani est formée en sciences politiques, en journalisme et en écriture.
 

D’ordinaire, une chanson douce évoque une berceuse pour enfants, susurrée tendrement. La Chanson douce de Leïla Slimani est aux antipodes de la mièvrerie. Commençant par la fin, elle déploie ce qui ne saurait expliquer le dénouement : le meurtre de deux enfants par leur gardienne, aimante et dévouée.

Cru et haletant, ce récit d’un fait divers terrifiant abat sa noirceur dans un milieu confortable de la classe moyenne. D’où cette idée lui est-elle venue ? D’un fait divers cauchemardesque, réellement arrivé à New York, en octobre 2012, alors que Yoselyn Ortega, nourrice dans l’Upper West Side, poignardait les deux bambins sous sa garde. Elle vivait depuis deux ans dans la famille.

Slimani imagine une histoire similaire. Le cauchemar d’un dérapage imprévisible foudroie l’intimité d’une famille normale. Rares sont les mères dénaturées ou les femmes assassinant des tout-petits. Pourtant, ces choses-là existent, sans qu’il soit nécessaire d’en passer par la grande figure tragique de la punitive Médée.

Infanticide

À quoi tient la réussite de Chanson douce ? Slimani n’explique rien. Pas de justification psychologique, pas de signes annonciateurs. Louise, la nounou dingue, est une femme hors pair, celle que chacun se félicite d’avoir pour gardienne de ses enfants. Elle fait tout dans la maison, sacrifiant sa vie pour le confort de chacun. C’est une fée, plus adroite que sa patronne, plus attentive que son patron. Ceux-ci l’ont même emmenée en vacances en Grèce, sans un soupçon. Les enfants ne l’aiment-ils pas comme une mamie ?

D’où sort donc la part d’ombre, qui va se manifester une seule fois avant le crime ? L’auteure laisse deviner, sans rien en dire frontalement, ce qui a monté, monté, monté, la colère sourde de Louise, ses difficultés envahissantes, sa pauvreté insistante, la misère de son propre univers, bref tout ce que ses patrons ignorent. Sous les apparences, passé les menues fantaisies qu’elle s’est permises, un volcan de boue. Lorsque l’acte fou se déclenche, c’est un sang de révolution qui jaillit, un acte sauvage de libération, un acte insensé qui répand la douleur et la terreur.

Slimani n’est pas la première romancière à s’intéresser aux affaires criminelles impitoyables. D’ordinaire, ce sont plutôt les Anglo-Saxonnes qui excellent dans le roman noir. Née en 1981, Slimani est Marocaine, formée en sciences politiques, en journalisme et en écriture. Dans ce roman, elle réfléchit aux situations d’humiliation sociale qui opposent les milieux performants et ceux qui s’en sortent tout juste, en peinant.

Sa manière est froide, mais douce ; l’écriture est attentive aux menus événements quotidiens. Mais l’auteure confirme, le prestigieux prix Goncourt aidant, que la violence de notre monde atteint toutes les strates de la société. La petite fille subira une violence atroce. Du côté de la nounou, l’inégalité ressemble à une bombe à retardement. Les petits déclencheurs de terrorisme agitent cet esprit délirant, que l’insécurité, masquée sous sa méticulosité, exhibera en accéléré. Le passage à l’acte, lui, fera frissonner d’angoisse, y compris le lecteur.

Chanson douce

Leïla Slimani, Gallimard, Paris, 2016, 227 pages