Les voleurs d’enfance

L'auteur Steve Sem-Sandberg 
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse L'auteur Steve Sem-Sandberg 

En 1997, dans une pièce du sous-sol condamnée depuis longtemps, juste sous les salles d’autopsie de l’hôpital psychiatrique Steinhof, à Vienne, les restes d’environ 800 enfants ont été exhumés. Des centaines d’« échantillons anatomiques » flottant dans le formol dans de grands bocaux de verre bien numérotés.

Une collection constituée par le psychiatre et neurologue autrichien Heinrich Gross, une sorte de docteur Folamour qui y avait dirigé pendant deux ans la clinique psychiatrique pour enfants Am Spiegelgrund.

On sait aujourd’hui qu’au moins 789 enfants présumés handicapés mentaux y ont été assassinés dans le cadre du terrible programme « Aktion T4 » créé par Hitler en 1939. Tués lentement à coups de bonbons empoisonnés, de doses létales d’antidouleurs, d’injections, de gaz ou de mauvais traitements. Le plus souvent à l’insu de leurs parents — pour peu que ces derniers aient été encore en vie.

Avec Les élus, couronné par le prix Médicis 2016 du roman étranger, le Suédois Steve Sem-Sandberg continue d’exhumer l’horreur de certaines des zones les plus claires-obscures de l’entreprise nazie. Comme il l’avait fait dans Les dépossédés (Robert Laffont, 2011), qui faisait revivre le ghetto de Lodz administré par l’homme d’affaires juif polonais Chaim Rumkowski, une des figures les plus controversées de l’histoire de la Shoah.

Il remue la cendre refroidie du passé pour essayer de comprendre la foi, l’aveuglement, la lâcheté ou la folie des acteurs de ces actes abominables, petits soldats engagés dans le combat du Reich contre les individus « malsains et non viables ».


Complices de l’horreur

Une fois encore, sa fiction inspirée des faits nous fait pénétrer au coeur gluant de consciences tourmentées et vient éclairer sous un jour différent la fureur nazie. Avec Les élus, le romancier suédois nous entraîne du côté des petites victimes, mais aussi au plus près de ceux qui se sont faits complices de ces crimes contre l’humanité : infirmières, secrétaires, subalternes, bourreaux à la petite semaine. Autant d’exemples de ce qu’Hannah Arendt a appelé la « banalité du mal ».

Rien de banal, par contre, du côté des médecins convaincus (comme Hitler) que toute maladie, même la plus grave, pouvait être soignée par la seule volonté du malade.

Steve Sem-Sandberg fait le portrait de ces laissés-pour-compte en mettant au centre de son roman un jeune garçon issu d’une famille dysfonctionnelle de Vienne, Adrian, un enfant normal à moitié Tzigane et un peu agité — qui ne le serait pas dans un tel contexte. Au Spiegelgrund, il va ainsi côtoyer hydrocéphales, épileptiques, simples d’esprit, autistes ou petits délinquants jugés irrécupérables. Des enfants qui n’étaient plus des êtres humains, mais de simples spécimens, de petits cobayesqu’il fallait mettre en pots.

Quand on leur donnait des analgésiques, ce n’était jamais pour soulager leur douleur, mais pour les faire taire, avant que des médecins décident en petits comités lequel d’entre eux devait être sacrifié. « Vous ne pouvez pas être seul quand vous regardez dans les yeux le veau qui vient de naître : un animal ignorant tout de l’infirmité infernale qui le rend non viable. Vous ne pouvez que tuer en groupe : quand on est nombreux, ce n’est plus un être humain qu’on élimine mais une menace qu’on combat. » Dans un tel contexte, « soulager et éliminer la souffrance » prend sans surprise une tout autre signification — terrible, insoutenable, inhumaine.

Plus tard, dans le chaos de la libération, tandis que les nazis fuyaient la capitale autrichienne en compagnie de leurs prisonniers, la folie et la brutalité ne sont pas disparues par magie. L’Histoire nous a appris qu’ils ont été nombreux à s’être fait discrets, complices ou amnésiques. Comme le Dr Gross, l’homme aux bocaux de verre, mort à l’âge de 91 ans sans jamais avoir retrouvé sa mémoire sélective.

Une plongée magistrale et inconfortable dans les zones les plus noires de l’humanité.

Les élus

Steve Sem-Sandberg, traduit du suédois par Johanna Chatellard Schapira et Emmanuel Curtil ,Robert Laffont, Paris, 2016, 558 pages