La mécanique du mal sous psychotrope

Complètement défoncé, en compagnie d’Eva Braun ? Plus de 300 substances chimiques, dont une vingtaine de psychotropes, ont colonisé le corps d’Adolf Hitler dans les sombres années du IIIe Reich.
Photo: Heinrich Hoffmann Agence France Presse Complètement défoncé, en compagnie d’Eva Braun ? Plus de 300 substances chimiques, dont une vingtaine de psychotropes, ont colonisé le corps d’Adolf Hitler dans les sombres années du IIIe Reich.

Mise en perspective, la légalisation des drogues et autres neurostimulants peut finir par devenir beaucoup moins évidente. C’est ce qui frappe à la lecture de L’extase totale, essai étonnant du journaliste allemand et essayiste Norman Ohler qui, au terme d’une enquête serrée dans les archives du IIIe Reich, lève le voile sur un drôle d’état d’esprit qui a participé, au début des années 1930, à la montée du nazisme et à l’horreur imputable à ce régime. Un état second, pourrait-on dire, induit par une molécule psychostimulante qui a euphorisé les masses laborieuses de l’Allemagne nazie et un cocktail de drogues qui a altéré le jugement et sans doute l’empathie de son Führer.

« Les drogues sous le IIIe Reich ont été l’instrument d’une mobilisation artificielle », expose Norman Ohler dans son essai écrit non pas pour excuser un comportement par la perte de lien avec le réel, mais plutôt pour mettre en garde le présent contre les effets secondaires insoupçonnés qui accompagnent parfois l’ouverture des portes de certains paradis artificiels. « Elles ont pallié une ferveur qui s’amenuisait avec le temps et gardé la clique au pouvoir en état de fonctionner. »

La mécanique du mal était sous psychotrope. Et le psychotrope portait d’ailleurs un nom : pervitine, molécule extrêmement psychostimulante, méthamphétamine de synthèse, brevetée à Berlin en 1937 par les usines Temmler. La pervitine devient rapidement un produit de consommation courante vendu comme un fortifiant, un stimulant, un remède universel. La maison Hildebrand pousse le raffinement jusqu’à en faire ces célèbres « pralines aux amphétamines », recommandées pour les femmes au foyer. La pervitine « permet à l’individu de prendre part à l’enthousiasme collectif et à la vague d’autoguérison nationale qui submergent prétendument le peuple allemand », écrit Norman Ohler. « “Allemagne, réveille-toi !”, criaient les nazis. La pervitine se charge désormais de la garder éveillée », poursuit-il.

Améliorer la performance

Dans une dictature qui a mis la lutte contre les drogues et l’antisémitisme dans un même panier, celui des menaces à l’idéal nazi et à la droiture nécessaire d’un peuple affirmant sa suprématie sur tous les autres, la substance s’installe comme un paradoxe dans l’Allemagne nazie. Le régime n’aime pas ce qui salit, altère, gangrène, selon sa rhétorique odieuse et populiste, sauf quand cette altération permet d’être plus performant, alerte, travaillant, efficace… La pervitine se montre idéale pour le soldat, qui devient plus concentré devant des tâches abrutissantes et surtout qui peut surmonter le besoin de sommeil, parfois durant sept jours de suite, écrit le journaliste. Une aubaine pour soutenir les premières avancées de l’armée allemande sur les terres à conquérir. Celle de la Russie, de la France, des pays baltes…

En 1940, « on peut fabriquer 833 000 comprimés par jour. La Wehrmacht a passé une commande gigantesque pour l’armée de terre et la Luftwaffe : trente-cinq millions de doses », peut-on lire. Le chef des armées, Adolf Hitler, cautionne la chose, étant lui-même sous l’effet d’un puissant cocktail de drogues et de stimulants que lui administre chaque jour son médecin personnel, Théodor Morell.

Page 132, Ohler reproduit d’ailleurs la liste alphabétique des traitements administrés au Führer — identifié dans les archives du IIIe Reich sous une énigmatique mention : « patient A » — et ce, pour en surligner le « caractère délirant ». On y retrouve près de 300 substances chimiques différentes, dont une vingtaine de psychotropes allant de la pervitine à la cocaïne en passant par quelques sédatifs, pour régler ses problèmes de sommeil.

« Pays des drogues et des désillusions face au monde et de la fuite hors de la réalité, l’Allemagne était à la recherche d’une nouvelle star, écrit Norman Ohler. Elle trouve en Hitler le nouveau junkie de ses heures les plus sombres. »

En postface, l’historien allemand Hans Mommsen, spécialiste du nazisme, souligne qu’il est « dérangeant de voir comment des bagatelles médicales ont pu infléchir le cours de l’histoire mondiale », la drogue devient une béquille chimique à une idéologie qui, sous l’effet de la drogue, a fini par s’autodétruire. Dans le corps des Allemands, comme dans la société, le psychotrope fait monter le régime aussi vite qu’il fait sombrer. Et, paradoxalement, il a nourri une horreur qui aurait pu aller encore plus loin si l’abus de drogue ne l’en avait pas empêché.

L’extase totale

Norman Ohler, La Découverte, 2016, 250 pages

Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue

Traduit de l’allemand par Vincent Platini