À l’école de Jean-Simon DesRochers

Jean-Simon DesRochers revient à la poésie, treize ans après son prix Nelligan pour «Parle seul».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Jean-Simon DesRochers revient à la poésie, treize ans après son prix Nelligan pour «Parle seul».

Le poète est « ce front baissé entre deux murmures », et il écoute les battements du coeur, les sauts de vie qui bruissent tout près de lui. Les espaces sont habités de matière noire, de vides sidéraux qui amplifient la solitude des êtres, et le rôle de l’écrivain est de prendre note de ce fourmillement venu des confins. Entre l’âge-garçon, la prime enfance ou l’état de conscience, Jean-Simon DesRochers s’admoneste, se parle au « tu », aiguise sa vigilance afin de percevoir ce qui l’entoure. Là, « c’est la terre avant son nom / une planète qui ne tournait pas / sur laquelle tu dessinais l’arbre maison là-bas // toi du corps debout / jeté comme une idée sur la pierre / où la mort savante moquerie / encombrait la mémoire ».

Jean-Simon DesRochers revient à la poésie, treize ans après son prix Nelligan pour Parle seul. Heureux mûrissement qui l’a conduit à un recueil d’une grande densité. Sa « tête courte » est à l’affût pour accéder à un texte d’une complexité sans complexe, offert avec ses dérives, ses obscurités et ses fulgurances. Rien n’est facile ici, et l’exigence de lecture nous contraint à suivre un propos en soubresauts se conformant à une quête happée par le désir de saisir un sens.

On est saisi par un sentiment de nostalgie qui refait son chemin de ronde autour de l’âge-garçon, de l’âge-enfant d’où a surgi l’homme fait de morceaux de vie, de traces intégrées au corps comme des peaux de surcroît, homme malhabile à vivre, encombré : « divisé par zéro ce garçon chargé / trop de corps pourtant pensée / peau pensée muscle pensée / sperme pensée sur les ventres invités / par ces mots ». Apprendre, maître mot à suivre dans les méandres de l’apprentissage et du savoir.

L’art d’avoir du sens

S’il faut accompagner un homme prêt à vivre, prêt à tout, il faut nous-mêmes accepter le jeu de la confusion propre à toute errance quand la vie trace ses chemins multiples, pose ses appâts. Enfant laïque d’un monde qui fait école, monde qui enseigne l’art d’avoir du sens, et un corps, et une pensée, le poète accède à la réflexion qui tient du geste même de s’incarner.

Quelquefois, on croirait entendre des évocations de Nicole Brossard dans son inoubliable Centre blanc : « méditations relique au centre bougé blanc zéro la ville écorce pour nos morts ». Des jeux formels relancent une modernité renouvelée, quand, dans la partie intitulée « Cités », chaque poème est constitué d’un court bloc de prose poétique de quelques lignes contenant des appels de notes, « a, b, c, etc. » (jusqu’à épuiser l’alphabet), qui renvoient à de courts paragraphes qui en complètent le sens. Chez Jean-Simon DesRochers, l’histoire littéraire n’est pas référentielle, mais avalée par le texte même qui en témoigne. Alors que l’érotisme assumé de la partie « Écrans » rythme la prose dont le halètement traduit le souffle des sexes et des aimants, Les espaces ne se limite plus tout à coup à l’illimitée distance entre les atomes, mais convie les cinq sens à s’identifier tels des lieux d’apprentissage pour accéder à une meilleure connaissance du tout qui nous gobe. L’expérimentation devient alors formelle dans la partie intitulée « Piste », où certains éléments d’un texte en prose sont retenus pour former par après un poème en vers libres.

Ce recueil devient une exploration de l’univers courbe, mais aussi de l’appareil littéraire propre à un développement du langage poétique. Contenu et forme réussissent ici à se rencontrer, dans une dynamique référentielle pointue et réellement performante. « Le mot contentant tous les mots / n’habite pas la saison d’une tête » seule, mais bien l’ensemble d’un désir qui aurait pour but un savoir unificateur.

Les espaces

Jean-Simon DesRochers, Les Herbes rouges, Montréal, 2016, 112 pages