Un Goncourt et un Renaudot pour des faits divers

La dramaturge française Yasmina Reza a décroché le prix Renaudot pour «Babylone».
Photo: François Mori Associated Press La dramaturge française Yasmina Reza a décroché le prix Renaudot pour «Babylone».

Le drame qui couve, le fait divers, la mort qui se terre dans l’ordinaire du quotidien en attendant d’y soustraire une âme… Les prix littéraires se suivent et jettent, certaines années plus que d’autres, leur dévolu sur des histoires sordides. En témoignent le prestigieux prix Goncourt remis, ce jeudi, à Leïla Slimani pour sa Chanson douce (Gallimard) — qui n’a de douce que le titre — ainsi que le prix Renaudot décerné, ce jeudi matin également, à Yasmina Reza pour son Babylone (Flammarion). Deux prix marquants pour deux oeuvres qui en font tout autant, en sondant la psyché humaine dans ce qu’elle a de plus violent.

« Le bébé est mort. » Les premières lignes de Chanson douce ne laissent guère place à l’imagination. Leïla Slimani, auteure de 35 ans qui s’est fait remarquer sur la scène littéraire avec son incursion Dans le jardin de l’ogre (Gallimard), qui suivait les tribulations d’une journaliste bourgeoise nymphomane, plonge ici dans un huis clos fatal. On y retrouve une gardienne d’enfants à l’instabilité habilement masquée, oeuvrant au coeur d’une famille bourgeoise parisienne. Un cocktail alliant envie, jalousie, convoitise, détresse et haine va coûter la vie aux enfants. L’auteure s’est inspirée de l’histoire vraie d’un double meurtre d’enfants, commis dans les quartiers huppés de New York en 2012 par une gardienne portoricaine, pour tisser, avec une plume chirurgicale, sa terrible fiction, qu’elle transpose dans le Paris huppé.

« J’ai grandi au Maroc, qui est un pays où on a encore des nounous à domicile, mais aussi des gens qui travaillent et vivent chez vous, a-t-elle indiqué au magazine français Le Point. Cette façon d’être à la fois des intimes et des étrangers, cette place à l’écart, m’a beaucoup interrogée. Souvent, j’ai assisté à des situations qui m’ont brisé le coeur. Je voulais explorer ce terreau d’humiliation possible, sans dire que c’est une explication possible du meurtre. »

Le jury du Goncourt, remis au restaurant Drouant à Paris, a préféré au premier tour Chanson douce à L’autre qu’on adorait, de Catherine Cusset (Gallimard), à Petit Pays, de Gaël Faye (Grasset), et à Cannibales, de Régis Jauffret (Seuil), tous dans la course. Les trois livres abordent des sujets sombres : génocide, cannibalisme, suicide. Le bouquin de Leïla Slimani a, depuis sa sortie, été accueilli très favorablement autant par la critique que par les lecteurs, qui l’ont hissé en 10e place des ventes de romans en France, selon le réseau de librairie Datalib.

L’hypocrisie qui tue

Dans Babylone, qui vient de décrocher le prix Renaudot, remis par des critiques littéraires, Yasmina Reza s’éloigne de la politique, qu’elle avait explorée dans L’aube, le soir ou la nuit, pour, elle aussi, tremper sa plume dans l’encre noire du polar. Le décor ? Un appartement de banlieue de Paris, une fête entre voisins pour souligner le printemps et un anniversaire. Des bouteilles. Des conversations qui s’unissent, se confrontent, dérapent. Et puis, un homme sans histoire, l’amie de la narratrice, va conduire tous les non-dits vers le drame, vers le crime passionnel. Ici, ce ne sont pas la sociopathie et la rancoeur que surligne Yasmina Reza, mais plutôt toute l’hypocrisie, les fourberies et les mensonges qui donnent ce ciment à une socialisation qui en devient forcément frustrante.

« Pour moi, Babylone, c’est le monde des disparus, des émotions qu’on aurait pu vivre, de toute cette humanité derrière nous », a expliqué l’auteure, il y a quelques semaines, à l’Agence France-Presse. Dramaturge, ses pièces de théâtre sont parmi les oeuvres françaises les plus jouées dans le monde.

Le prix Goncourt et le prix Renaudot écrivent chaque année le chapitre annuel final dans la saison des prix littéraires de l’automne.

1 commentaire
  • M-c Plourde - Abonnée 3 novembre 2016 14 h 43

    Prix Qu'on court...aussi rare que de la " shit " de papesse...

    Douze femmes sur 114 lauréats

    La romancière franco-marocaine est la douzième femme (sur 114 lauréats) à recevoir le prix Goncourt après Elsa Triolet (1944), Béatrix Beck (1952), Simone de Beauvoir (1954), Anna Langfus (1962), Edmonde Charles-Roux (1966), Antonine Maillet (1979), Marguerite Duras (1984), Pascale Roze (1996), Paule Constant (1998), Marie Ndiaye (2009) et Lydie Salvayre (2014).
    Deux ans plus tard, l'auteure ci-haut...