Le Médicis à un ovni signé Jablonka

Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris XIII, Ivan Jablonka, auteur de Laëtitia ou la fin des hommes, a remporté le prestigieux prix Médicis, mercredi à Paris.
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris XIII, Ivan Jablonka, auteur de Laëtitia ou la fin des hommes, a remporté le prestigieux prix Médicis, mercredi à Paris.

Le prix Médicis, l’un des plus prestigieux prix littéraires français, a été attribué mercredi à Ivan Jablonka pour Laëtitia ou la fin des hommes, portrait sensible d’une victime d’un fait divers qui avait bouleversé la France, et le Médicis étranger au Suédois Steve Sem-Sandberg pour Les élus.

Le livre de Jablonka, écrivain, sociologue et historien de 43 ans, est un peu un ovni littéraire, car il n’est ni un roman, ni un essai, ni du journalisme d’investigation, mais un peu tout cela à la fois.

Il restitue la vie de Laëtitia Perrais, jeune femme de 18 ans placée avec sa soeur jumelle dans une famille d’accueil, morte violée et assassinée en 2011 dans l’ouest de la France. Ce portrait d’une vie fracassée dresse également une radiographie sans complaisance de la France du début du XXIe siècle.

En sociologue, Ivan Jablonka s’interroge sur « l’énorme misère que notre société produit ». Le fait divers est traité comme un objet d’histoire. Il est question des inégalités qui divisent, du rôle des médias, du manque de moyens alloués à la justice et de politique quand elle cherche à instrumentaliser une tragédie à des fins partisanes.

L’auteur a interrogé les témoins de la tragédie, a rencontré les acteurs de l’enquête et assisté au procès en appel du meurtrier en 2015.

Ce récit, salué par la critique, avait déjà remporté le prix littéraire du journal Le Monde. « J’ai une pensée pour Laëtitia, pour sa soeur Jessica et pour tous leurs proches », a commenté l’écrivain en saluant un « extraordinaire honneur ».

Ivan Jablonka était en compétition avec six autres auteurs. Il a obtenu 4 voix contre 3 à la romancière mauricienne Nathacha Appanah (Tropique de la violence) et une pour Cécile Minard (Le grand jeu).

«Laëtitia»: vrai prix littéraire pour un faux roman

Il y a deux ans, l’automne littéraire était dominé par le Royaume d’Emmanuel Carrère (P.O.L.). Il était évident pour tout le monde qu’il s’agissait de littérature, à défaut de relever du genre romanesque. Cette année, Laëtitia ou la fin des hommes, de l’historien et sociologue Ivan Jablonka (Seuil), a, de la même manière, enrichi une rentrée un peu terne. C’est un des livres les plus passionnants qu’on ait lus depuis le mois d’août, et ce n’est pas un roman.

Si Laëtitia ou la fin des hommes n’est pas un roman, est-ce de la littérature ? La réponse est non. Ce qui est proprement « littéraire » (les guillemets servant ici de pincettes) dans le livre est ce qu’il a de plus faible : l’émotion excessive d’Ivan Jablonka lorsqu’il se risque à faire le portrait de la jeune Laëtitia ou les descriptions de paysage. Mais est-ce un problème qu’il s’agisse de sciences sociales — l’auteur le revendique — et non de littérature ? En aucun cas. Cet ouvrage se lit d’une traite, avec passion, avec reconnaissance. Comme un roman.

Le livre d’Ivan Jablonka a été publié dans la collection de Maurice Olender au Seuil, « La librairie du XXIe siècle », qui accueille des récits littéraires et des essais savants, avec une exception pour certains romans de Georges Perec. Laëtitia a figuré sur la première sélection du Renaudot essai et sur celle du prix Goncourt, qui ne s’intéresse qu’aux oeuvres d’imagination. Vive le brouillage des listes.

Félicitons le jury du Médicis, présidé cette année par Alain Veinstein, qui revendique le fait d’avoir primé « des choix à la fois d’hybridation des genres et qui rappelle ce qu’on peut faire par la littérature face à l’histoire et au réel ».

Le Médicis étranger correspond à cette définition, puisqu’il récompense un romancier suédois, Steve Sem-Sandberg, dont le domaine de prédilection est la Seconde Guerre mondiale et les atrocités du nazisme. Lesélus (traduit par Johanna Chatellard-Schapira et Emmanuel Curtil, chez Robert Laffont) décrit les conditions d’enfermement d’enfants inadaptés ou délinquants dans un établissement viennois en 1941. Quant au Médicis essai, il revient à un écrivain, Jacques Henric, pour Boxe (Seuil). La vie littéraire ? Un ring.
2 commentaires
  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 2 novembre 2016 12 h 24

    Ovni?

    "Le livre de Jablonka, écrivain, sociologue et historien de 43 ans, est un peu un ovni littéraire, car il n’est ni un roman, ni un essai, ni du journalisme d’investigation, mais un peu tout cela à la fois".

    Personne en France ne connait le Nouveau Journalisme, Norman Mailer, The executionner's song, ou même In cold blood de Capote......

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 2 novembre 2016 18 h 11

    Quand tu viens de lire:"Les paradis fiscaux" de G.Ste-Marie

    et que Yvan Jablonka s'interroge sur"l'énorme misere que notre société produit",il y a vraiment matiere a ridiculiser les dirigeants politiques de ce Canada et de ce Québec auquel ,hélas,j'appartiens.....