L’envers du décor humanitaire

Les populations que les travailleurs humanitaires ont côtoyées ne se résument pas à une poignée de chiffres dans un bilan annuel.
Photo: Boris Grdanoski Associated Press Les populations que les travailleurs humanitaires ont côtoyées ne se résument pas à une poignée de chiffres dans un bilan annuel.

Il y a les images fortes d’interventions après la libération d’une ville assiégée, le passage d’un ouragan, au coeur d’un pays troublé par des guerres civiles. Et il y a la réalité de l’aide humanitaire telle qu’elle est vécue par les hommes et les femmes qui répondent à cet appel caritatif loin des caméras. Dans un ouvrage atypique, 11 humanitaires se racontent en 11 nouvelles littéraires, libres de ton, mais riches en anecdotes.

Quand il est question des travailleurs humanitaires, on s’attend à ce qu’ils se déplacent dans l’urgence, agissent vite et souvent sans filet, fassent des miracles avec peu de choses et deviennent experts en gestion des résultats. Mais au terme de ce travail le plus souvent de terrain, les populations qu’ils ont côtoyées des semaines, voire des mois durant, ne se résument plus qu’à une poignée de chiffres dans un bilan annuel. Idem pour les projets qu’ils ont menés à bout de bras, eux, humanitaires accablés de doutes et d’un récurrent sentiment d’imposture.

Comment remettre au premier plan le « narratif humain » de ce métier exigeant, dont les dessous sont rarement exposés ? Par le témoignage, répond Nouvelles d’humanitaires. Ce recueil de 11 récits basés sur des faits vécus raconte, avec une appréciable pluralité, le quotidien complexe des expatriés, s’inscrivant en toutes lettres contre un « humanitaire-spectacle » aujourd’hui dominé par la collecte de fonds. Basés sur des années de missions menées en contextes géopolitiques divers (Soudan, Gaza, Angola, Afghanistan, Birmanie…), ces récits sont analytiques, critiques, cathartiques, même.

« Est-il possible de nous faire une carapace qui nous protège tout en permettant de rester sensible à la douleur humaine ? », demande Jean-Baptiste Lacombe dans Apprendre les compromis, un commentaire de ses notes prises durant sa première mission, en Centrafrique. Cette désillusion, qui affecte un jour ou l’autre tout humanitaire, ne le découragera pas. Ni ses collègues de Nouvelles d’humanitaires, tous profondément attachés à ces femmes, hommes et enfants dont ils défendent les droits et les besoins, qui n’ont rien à donner mais donnent tout, sans le savoir. Comme le petit Jacob, visage anonyme d’un bidonville d’Haïti qui a marqué à vie Alice Corbet.

Raconter par l’expérience

Jonglant avec le plus de nuance possible entre vie professionnelle et vie privée, qui de toute façon se fondent dans ce métier, chaque humanitaire vulgarise ici un long et dur apprentissage. La transparence est totale. Méconnaissance inévitable du terrain, angoisse devant le chantage et les menaces, impuissance par manque de matériel, dilemmes moraux, impairs culturels, pressions hiérarchiques : tout y passe.

Dans Les enfants de la guerre, Violaine Des Rosiers s’interroge sur le bien-fondé de la réunification familiale. Dans La famine, François Audet expose les dérives de la politisation de l’urgence alors que, devant lui, la mort fait son oeuvre. Dans le vibrant La deuxième balle, Ghazal Sotoudeh brouille les pistes : qui, d’elle, des siens ou des autres, porte l’étiquette des condamnés ?

De sa liberté de ton, le schématique laissant place à l’anecdote et au littéraire, Nouvelles d’humanitaires tire sa force d’évocation. Bien que certaines missions, pourtant installées et racontées avec rythme, se désincarnent parfois au profit d’une réflexion plus large, les effets collatéraux du choc terrain restent prégnants. Voici ce que nous traversons, écrivent ces humanitaires, seuls mais solidaires, habités par ce métier de vocation qui restera, bien malgré eux, toujours insuffisant.

Nouvelles d’humanitaires

Sous la direction de François Audet, Éditions Les malins, Montréal, 2016, 264 pages