Est-ce la fin du groupe État islamique?

La bataille de Mossoul, qui fait rage depuis la mi-octobre, pourrait bien sceller le sort du groupe armé État islamique.
Photo: Ahmad Al-Rubaye Agence France-Presse La bataille de Mossoul, qui fait rage depuis la mi-octobre, pourrait bien sceller le sort du groupe armé État islamique.

La bataille de Mossoul, qui fait rage depuis la mi-octobre, pourrait bien sceller le sort du groupe armé État islamique, qu’on désigne également sous l’acronyme Daesh, avec la promesse de reléguer l’organisation au rang des très mauvais souvenirs. Mais tout ça est loin d’être sûr. Quelle que soit l’issue des combats, l’assaut mené contre cette organisation terroriste va marquer un tournant de son histoire macabre. Entre 2013 et 2015, Joby Warrick, journaliste au Washington Post, s’est employé à retracer la genèse de ce groupe armé. Le Devoir lui a parlé cette semaine, à l’occasion de la sortie en français de son essai intitulé Sous le drapeau noir. Enquête sur Daesh (Cherche midi).

Assiste-t-on actuellement à la fin de Daesh ?

Il est certain que le groupe État islamique va perdre cette bataille. Que celle-ci soit rapide ou au contraire longue et sanglante, ce sera un coup dur pour lui, pour son moral et pour sa réputation, parce qu’il va perdre sa capitale symbolique en Irak et l’endroit où il a créé son califat. Mais ce ne sera pas la fin de Daesh. Je crois qu’il continuera de se battre en Syrie pendant plusieurs mois. Ce qui est encore plus important, c’est qu’il redeviendra un groupe terroriste clandestin. Ce qu’il a déjà été et sait faire. Il n’en sera pas moins meurtrier.

Va-t-il le devenir encore plus ?

Il deviendra plus difficile de le combattre puisqu’il ne disposera plus d’infrastructures dont nous connaissons l’emplacement et que nous pouvons bombarder. En revanche, même s’il continue de mener des attaques terroristes, il perdra beaucoup de ses capacités, parce qu’il ne disposera plus, comme actuellement, d’un sanctuaire et d’un endroit où il peut ouvertement planifier des attaques, s’entraîner et acheminer des fonds.

Ce sont des gens qui, sous certains rapports, vivent au Moyen Âge, mais se servent d’outils très modernes. C’est ce qui les rend aussi terrifiants. Ils sont aussi efficaces sur les médias sociaux que n’importe quel autre groupe que nous avons étudié. Beaucoup plus que ne l’était al-Qaïda. Leurs vidéos ressemblent à des jeux de guerre parce qu’elles s’adressent à des jeunes qui jouent à ces jeux. Or il faut une certaine infrastructure pour les produire. Déjà, nous avons constaté une certaine baisse de la qualité de leur matériel.

Ne doit-on pas faire un parallèle entre la situation actuelle et la présence d’al-Qaïda en Afghanistan en 2001 ?

Absolument. Nous venons de marquer le 15e anniversaire du 11-Septembre, et ceux d’entre nous qui ont couvert ces événements sont stupéfaits de constater qu’on parle encore d’al-Qaïda quinze ans plus tard. Cette organisation n’a pas disparu : elle a connu des métastases, elle s’est étendue vers divers endroits, mais elle est encore là. Mon sentiment est que le groupe État islamique pourrait durer lui aussi. Il se pourrait bien qu’on en parle encore dans 15 ans. Il pourrait aussi se joindre à al-Qaïda (dont il s’est dissocié en 2013). Ce n’est pas dans les cartes à l’heure actuelle, mais ça pourrait se produire. Ils pourraient gagner en puissance de cette façon.

Que faire pour empêcher que le groupe EI ne renaisse de ses cendres ou qu’un nouveau mouvement du même genre n’apparaisse ?

Dans mon livre, j’ai voulu parler de la naissance de Daesh. Ce groupe est apparu en grande partie à cause des erreurs commises par les Occidentaux. En 2003, l’intervention en Irak a fait naître une insurrection qui est devenue al-Qaïda en Irak, puis Daesh. Le fait de nous insérer dans des régions et d’essayer d’y changer les gouvernements et la culture revient nous hanter. Si nous voulons limiter la capacité du groupe État islamique de continuer d’agir, nous devons être très intelligents et judicieux dans notre politique étrangère. Il ne s’agit pas de dire qu’il faut se désengager et se retirer du monde, mais il faut être prudents dans l’usage du pouvoir. C’est la grande leçon des 15 dernières années.

Le gouvernement Obama a été critiqué parce qu’il a hésité à intervenir de façon concrète pour mettre fin à la guerre civile en Syrie. Des gens avaient des points de vue différents, dont Hillary Clinton, qui aurait voulu faire plus pour aider les rebelles modérés et empêcher la Syrie de devenir un vacuum permettant aux djihadistes de gagner en puissance. Il a été très difficile de trouver le juste équilibre. Il faut donner au gouvernement [Obama] le mérite de ne pas avoir précipité les États-Unis dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient.

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire cet essai ?

Après septembre 2001, j’ai couvert le département d’État, la CIA et les autres agences de renseignement, puis le Printemps arabe et, partant, le conflit en Syrie. En raison de mes connaissances sur al-Qaïda en Irak, c’est-à-dire le prédécesseur du groupe État islamique, je suis devenu très inquiet en voyant cette organisation intervenir en Syrie et donner un nouveau tournant au conflit syrien. J’ai commencé à parler à des personnages officiels, à des amis et à des sources, et j’ai vu qu’ils partageaient mes craintes. J’ai cru utile de retracer l’histoire de ce groupe, mais je ne pensais pas, en 2013, qu’il s’emparerait de la moitié de l’Irak et qu’il décapiterait des gens sur Internet. Cela a pris tout le monde par surprise. Je suppose que mon projet arrivait au bon moment.

Comment al-Qaïda en Irak est-il devenu le groupe État islamique ?

Il y a eu une évolution. Zarkaoui (le terroriste jordanien qui a fondé al-Qaïda en Irak) est mort en 2006. Après sa mort, des membres du groupe ont cru qu’ils devaient se donner un leadership et une allure plus irakiens. On a changé le nom d’al-Qaïda en Irak pour État islamique en Irak. Zarkaoui voulait dès le départ que son groupe fasse partie d’al-Qaïda, mais la maison mère, si on veut l’appeler ainsi, voyait en lui une tête brûlée. Quand il a connu du succès en Irak et en bâtissant une organisation terroriste très puissante, on a accepté que ce groupe devienne une franchise d’al-Qaïda, en fait la première franchise. Mais la violence extrême de Zarkaoui — les décapitations, les meurtres de femmes et d’enfants — déplaisait à Ben Laden et au leadership d’al-Qaïda, qui lui ont demandé d’y mettre fin parce que cela risquait de détruire la marque. Mais il a continué, et ses successeurs aussi. La rupture a été consommée quand le groupe EI a pris du territoire en Syrie.

Pourquoi cette incroyable cruauté ?

Le groupe État islamique a été créé à l’image de son créateur. Zarkaoui était un homme très violent. Il était davantage un criminel et un voyou qu’un homme spirituel ou même un fanatique religieux. Son organisation lui ressemble beaucoup. C’est la violence pour la violence. Les activités criminelles sont pratiquées à grande échelle. Les règles de l’islam sont violées. Al-Qaida a essayé de ne pas s’aliéner l’ensemble des musulmans du monde. Le groupe État islamique est essentiellement un gang criminel qui a attiré vers lui des hommes qui ont aussi un profil criminel, comme ceux qui étaient impliqués dans les attaques à Paris ou à Bruxelles.

Couvrir la CIA, comment c’était ?

[Rires] C’est un beat très intéressant. Au début, vous pensez que c’est la job la plus facile qu’on puisse imaginer parce que personne à la CIA ne vous dira quoi que ce soit. Mais c’est simplement un autre genre de défi. Vous découvrez qu’il y a là des gens avec toutes sortes de points de vue sur ce que la CIA doit faire. Vous commencez à comprendre votre sujet et à connaître du monde. Plusieurs employés de la CIA veulent que le public sache ce qu’ils font, y compris leurs erreurs. Avec le temps, si vous faites un bon travail, vous aurez le respect de l’agence.

Comment pouvez-vous faire confiance à des espions, dont une partie du travail consiste à mentir ?

Avec le temps, vous apprenez à écouter très attentivement ce qu’ils disent. S’ils nient catégoriquement quelque chose, vous pouvez juger par le langage si c’est un vrai démenti, si c’est une façon de vous dire qu’ils ne veulent pas vous parler ou s’ils vous envoient sur une fausse piste. Quand vous croyez être en possession d’une nouvelle et que vous vous adressez au service de presse de la CIA, il est possible qu’on vous accorde une entrevue off the record pour vous expliquer pourquoi votre histoire n’est pas fondée, mais il est assez rare qu’on vous mente carrément.

Terrorisme. Sous le drapeau noir. Enquête sur Daesh

Joby Warrick, traduit de l’anglais par Tancrède Muiras, Cherche midi, Paris, 2016, 400 pages

1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 29 octobre 2016 08 h 03

    Comme pour le nazisme...

    Comme pour le nazisme en 1945 et après, de gagner la guerre ne voudra pas dire d'avoir gagné la paix.
    La paix se mérite et la lutte contre l'islamisme, de même que contre tous les mouvements sectaires et mafieux, devra donc prendre la forme d'une éducation et d'un changement de mentalité général dans un monde qui ne sait que porter aux nues le profit et l'exploitation des plus faibles, en terme de solidarité et de son organisation collective.
    Autrement, la lithanie des morts pour la liberté et l'humanité fera très rapidement son retour à une échelle qui ressemblera encore plus sans doute à l'industrialisation à outrance.
    Merci de m'avoir lu.