Lumière sur la vulnérabilité

Pages après pages, les perles poétiques du texte entrent en symbiose avec l’illustration dans «Louis parmi les spectres».
Photo: La Pastèque Pages après pages, les perles poétiques du texte entrent en symbiose avec l’illustration dans «Louis parmi les spectres».

Depuis que leur papa se noie dans l’alcool, Louis et Truffe habitent dans un nid avec leur maman, une cabane dans l’arbre, « un cinq et demie au troisième étage d’un triplex qui donne sur l’autoroute métropolitaine ». Ce quotidien fragile est parsemé de bulles de lumière, notamment de Billie, « une sirène à lunettes, une tempête de pluie, une fontaine à chocolat, une reine muette », qui saura éloigner momentanément les spectres de Louis.

Fanny Britt le reconnaît, elle est prédisposée à mettre en scène des réalités qui bousculent et ébranlent notre confort douillet. Attirée par la vulnérabilité, elle s’en fait pratiquement une mission d’auteure, a-t-elle expliqué au Devoir. « Tant qu’à exister dans l’espace public avec des livres et des pièces, il faut que ça ait un impact, une intention de changement, dit-elle. On vit dans une époque axée sur la performance. Pour les garçons, on s’attend à ce qu’ils soient invulnérables, confiants, forts. Être fragile, c’est perçu comme une faiblesse. J’avais envie de parler de courage. Du courage de la vulnérabilité. Louis ainsi que tous les autres personnages font face à divers degrés à leur propre courage. Et pour chacun, ça passe par la vulnérabilité. »

À hauteur de courage

Sans jamais tomber dans le mélodrame ou la victimisation des personnages, le duo de créatrices réussit à livrer un ouvrage dénué de tout jugement. « Je trouvais ça important que le père alcoolique ne soit pas violent. Ce que je voulais montrer, c’est surtout des gens qui se font mal à eux-mêmes. C’est un filon qui m’intéresse, la haine de soi et l’autodestruction versus la destruction des autres. On essaie — autant Isabelle que moi — de rester dans le point de vue de la personne qui le vit. »

Si le texte de Fanny Britt permet une incursion dans l’état de chacun des personnages, le crayon d’Isabelle Arsenault joue beaucoup avec la perspective, les plans, use d’une approche cinématographique qui crée une charge émotive intense. Il faut voir cette dernière scène chargée de promesses dans laquelle Louis, dans un effort ultime, marche vers Billie, laissant « chaque pas [s’imprimer] sur l’asphalte comme une sorte d’allée des célébrités insensée ». Isabelle raconte qu’« à la fin du livre, c’était important qu’il se passe quelque chose de fort. Comme si tout s’effaçait autour de Louis. Il doit y aller, foncer. Plus rien d’autre n’existe. Seulement elle et lui. L’utilisation des perspectives, c’était pour accentuer ça ».

  

La force du silence

Ces instants d’infini tiennent bien sûr à l’écriture lumineuse de Fanny Britt, à des perles poétiques qui transforment un geste banal en petit miracle, mais aussi beaucoup aux silences pris en charge par les illustrations d’Isabelle Arsenault. Entre l’utilisation du jaune, instant de promesses, de courage vécu par les personnages, et le vert spectral, qui symbolise le passé, les fantômes, les illustrations assurent à leur tour la narration. « C’est ce qui m’intéresse quand je travaille. J’ai la liberté de le faire avec Fanny, résume l’illustratrice. Son écriture est très ouverte et ça me permet d’aller vers différentes directions. Après avoir pris le contrôle du texte, elle m’a passé le volant à mi-chemin pour que je termine la ride. » En silence.

En librairie le 2 novembre

Louis parmi les spectres

Fanny Britt et Isabelle Arsenault, La Pastèque, Montréal, 2016, 160 pages