Dépression au-dessus de Vancouver

«On dit de cette pluie qu’elle pousse les gens au suicide, que l’hiver humide met à rude épreuve même les plus forts», écrit Carellin Brooks dans «Cent jours de pluie».
Photo: Getty Images «On dit de cette pluie qu’elle pousse les gens au suicide, que l’hiver humide met à rude épreuve même les plus forts», écrit Carellin Brooks dans «Cent jours de pluie».

« Dehors, il pleut, pour changer », annonce la narratrice sans nom, sans visage, de Cent jours de pluie, qui prend en charge son propre récit, celui d’une femme devant refaire sa vie après une dispute avec sa conjointe nommée M. Tel que l’annonce le titre de ce premier roman de Carellin Brooks, essayiste et poète, la pluie est au coeur de cette histoire divisée en autant de chapitres qu’il y a de jours où la narratrice est confrontée à ce qui s’abat sur Vancouver.

D’une prose lapidaire rappelant la plume évocatrice et aride de Duras, Cent jours de pluie décrit par petites touches impressionnistes le quotidien monotone d’une femme luttant pour sa survie, pour sa dignité et, surtout, pour la garde de son fils de cinq ans qu’elle doit partager avec M. et le père biologique. De son travail, de sa relation avec S., sa maîtresse de Seattle, de ses conversations avec ses copines Nurse et Trouble, la narratrice ne dévoilera que le strict minimum.

 

Cependant, elle ne se fait pas économe quand vient le temps de parler de la pluie, laquelle régit l’humeur des personnages, leurs déplacements, leur mode de vie : « La pluie est le fardeau du citoyen, un cafouillage, une lubie pharaonique, une police d’assurance. La pluie crée. La pluie est à la fois cause et effet. La pluie les façonne. »

Afin de contrer tous ces gris, ces bleus et ces verts qui colorent le ciel vancouvérois, s’abattent sur les passants jour après jour, saison après saison, la narratrice se vêt de rouge, de rose et de violet. En vain. À l’instar de cette foule anonyme, elle avance submergée, détrempée, empêtrée dans ses vêtements alourdis par les averses incessantes. Même lorsque le ciel se dégage, c’est rarement pour très longtemps : « Le soleil est ressorti. Il n’arrive à produire qu’une lumière aqueuse, annonciatrice de sa brièveté. »

Emportée par la pluie

Puissante, la pluie se faufile dans les murs des appartements, où les cheveux, les vêtements et les chaussures ont à peine le temps de sécher. Malgré toutes les précautions, les êtres comme les choses finissent par dégager une odeur douceâtre d’humidité, tandis que la moisissure envahit graduellement les immeubles comme un mal incurable.

« On dit de cette pluie qu’elle pousse les gens au suicide, que l’hiver humide met à rude épreuve même les plus forts. On entend parfois ces histoires d’étrangers venus s’établir en ville, séduits par ses zéphyrs estivaux, pour se retrouver emprisonnés dans l’univers gris des mois les plus froids », explique la narratrice, qui, à l’instar du lecteur subjugué par l’oppressante atmosphère qu’installe et maintient Brooks tout au long du roman, ne peut rester imperméable aux intempéries.

Emportant tout sur son passage, la pluie supplante les personnages, devenant elle-même la principale protagoniste. Obsédée par celle-ci, la narratrice trouve en elle l’écho de ses états d’âme. Étrangement, le sort de tout un chacun paraît accessoire, aucun personnage secondaire ne parvenant à se rendre attachant, comme s’il demeurait à l’état de figurant au visage flou. Et pourtant, on tourne impatiemment les pages, cherchant la moindre parcelle de soleil.

Peu de rebondissements ponctuent Cent jours de pluie, où les jours se suivent inlassablement et finissent par trop se ressembler. Distillant une mélancolie qui colle longtemps à la peau, ce premier roman illustre avec force, pudeur et sensibilité le portrait d’une dépressive chronique attendant que le ciel s’éclaircisse enfin. Incontestablement une nouvelle voix à surveiller.

Cent jours de pluie

Carellin Brooks, traduit de l’anglais par Aurélie Laroche, Les Allusifs, Montréal, 2016, 175 pages