Quand les femmes mènent l’enquête

Johanne Seymour place son intrigue entre bouddhisme et duo improbable.
Photo: Johanne Seymour Johanne Seymour place son intrigue entre bouddhisme et duo improbable.

Depuis Agatha Christie, P. D. James, Elisabeth George et toutes les autres, le polar est souvent une affaire de femmes. Chez nous, la tendance est tout aussi manifeste, mais elle s’inscrit d’une façon originale puisque les femmes qui mènent l’enquête occupent beaucoup de place dans le polar québécois.

C’est probablement Chrystine Brouillet, avec Maud Graham — et peut-être aussi Kathy Reichs et Temperance Brennan —, qui ont vraiment lancé la mode, mais chaque année les titres mettant en scène les enquêteuses se multiplient. Avec un bonheur inégal, doit-on dire. En voici deux exemples.

Procédé

Sylvie-Catherine de Vailly est une auteure prolifique ; on lui doit plusieurs livres jeunesse et cette série d’enquêtes menées par l’inspectrice Jeanne Laberge amorcée il y a quelques années. Les anges sacrifiés est déjà sa quatrième aventure et rappelons que la précédente (Usage de faux, publiée en 2015 chez le même éditeur) se terminait alors que Laberge se demandait si elle allait poursuivre dans le métier après avoir été poignardée… On connaît évidemment la réponse, mais pour tout de suite, retenons qu’elle reprend les rênes quand on découvre le corps d’un adolescent mutilé dans une benne à ordures du centre-ville de Montréal.

Ce ne sera malheureusement que la première jeune victime, et Laberge va trouver la trace d’un crime similaire remontant à près d’une vingtaine d’années. En recoupant les faits, elle va parvenir avec son équipe à piéger une fumeuse secte satanique promettant l’immortalité à ses adeptes. Tout cela, finalement, en très peu de temps et en traversant une crise d’identité, une incartade amoureuse et même un accouchement. Sans compter que, devinez quoi, un autre événement tragique va survenir à la toute fin du livre…

Sylvie-Catherine de Vailly sait raconter une histoire ; ses personnages se tiennent et les enquêtes de Laberge sont bien menées, mais l’ensemble se joue dans des procédés faisant un peu trop référence aux feuilletons et aux séries pour ados.

Zen et pas zen

Johanne Seymour met en scène, elle, une sorte de duo improbable : l’inspectrice du SPVM Rinzen Gyatso — petite femme bouddhiste dont les parents ont fui le Tibet — et Luc Paradis — un grand sec tout musclé qui vit son homosexualité de façon très agressive. Le mélange est plutôt explosif, mais disons que c’est sa composante la plus stable qui fait l’intérêt de ce « couple » d’enquêteurs.

Ici, l’affaire s’amorce avec la découverte d’un homme crucifié aux poutres de la mansarde qu’il habite. Ce ne sera que la première allusion à une scène tirée d’un auteur québécois — ici, Benoît Bouthillette dans La trace de l’escargot, paru chez JCL en 2005 — puisque la femme du patron du duo improbable est une grande lectrice de polars d’ici et qu’elle citera à peu près tout ce qui est intéressant dans la production des dix dernières années. Le lecteur comprendra mieux quand il saisira que Johanne Seymour organise depuis sa fondation le festival Les Printemps meurtriers de Knowlton, dans les Cantons-de-l’Est.

Aux pieds du crucifié, les policiers découvrent un stylo Montblanc, puis plus tard un noyé, préalablement vidé de son sang à l’aide d’un objet pointu…. Les deux inspecteurs parviendront à éclaircir le lien entre les deux meurtres, même si leur enquête, avouons-le, est au bord de l’improvisation.

À travers Rinzen Gyatso, Johanne Seymour nous fait saisir la difficulté de l’exil et la complexité de l’intégration dans une société aussi différente que la nôtre pour tout nouvel arrivant. Ne serait-ce que pour cela — et même pour quelques grands principes bouddhistes, en passant —, on attend avec impatience la prochaine aventure de cette inspectrice moins ordinaire que son partenaire.

Les anges sacrifiés

Sylvie-Catherine de Vailly, Recto Verso, Montréal, 2016, 222 pages et «Rinzen et l’homme perdu», Johanne Seymour, Expression Noire, Montréal, 2016, 282 pages