Raymond Queneau en 40 styles, partie 1

Illustration: Tiffet

Litotes, Précisions, Animisme, Apocopes, Apartés, Sonnet, Partial, Définitionnel… En 1947, le romancier et poète français Raymond Queneau a marqué les esprits versés dans la chose littéraire avec ses Exercices de style (Gallimard). L’œuvre relate la même histoire banale, magnifiée par le plaisir de jouer avec les mots et par les 99 styles rhétoriques différents utilisés par l’auteur pour la raconter.

Et puis, le 25 octobre 1976, l’homme s’est éteint. C’était il y a 40 ans, jour pour jour.

Cinq plumes du Devoir (Véronique Chagnon, Marie-Andrée Chouinard, Fabien Deglise, Lisa-Marie Gervais et Louise-Maude Rioux Soucy) lui rendent aujourd’hui un hommage sur mesure, hommage réécrit en suivant les 40 premiers styles que Raymond Queneau a déployés dans son livres. De Notations à Alors, en passant par Imparfait, Passé simple, Distinguo, Anagrammes ou Hésitations. Morceaux choisis.

Notations

Chez Gallimard en 1947. Un homme, écrivain, 44 ans, poète, dramaturge, publie un livre. 150 pages. Une histoire, plutôt banale. Un gars dans un autobus. Une altercation. Un long cou. Deux heures après, on est ailleurs. Le bonhomme se fait parler du bouton de son manteau. Ridicule. Sauf que. L’écrivain relate 99 fois la même histoire. 99 styles littéraires différents. Ça fait école. Au Québec, c’est niché. Le 25 octobre 1976, l’écrivain meurt. Ça fait 40 ans.


Homéotéleutes

Un manuscrit est écrit par un érudit en 1947 à ce qu’on dit. L’édit fut remis à Paris. On y lit le récit inédit d’un ami qui se battit dans un combi, sans gouzi-gouzi ou guili-guili. Tout un rififi ! On lit le récit et on se languit. Dans le même combi, on vit l’ami causer habits : quel ennui ! L’érudit écrivit ceci sous 99 plis. Ailleurs et ici l’écrit ne fit aucun bruit. Il y a quatre décennies, l’érudit périt.

Alors

Alors, il a eu l’idée d’écrire une histoire anecdotique dans 99 styles différents. Alors, il s’est mis à l’oeuvre. Alors, il l’a publié chez Gallimard en 1947. Alors, plus tard, il est mort. Alors, 40 ans ont passé. Alors, on a voulu le souligner. Alors, on s’est prêté au jeu des exercices de styles. Alors, voilà.

Anagrammes

Myarond Nequeau a buplié Xercecis de tyles chez Gamilldar en 1947. La êmme shitiore d’un momhe qui quipe une lèroce dans le sub est canrotée 99 soif, de 99 niamères tidérenffes. Le vrile est medeuré dans un monanyat teralif au Béquec. Tourpant, l’momhe au tanmeau lam atséju est grédaséalbe, mais pas la teclure de ce cuereil. Nesqueau est romt il y a rantequa nas jouraurd’uih.

En partie double

En 1947 et deux ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, chez Gallimard et une maison d’édition, un écrivain et un poète, de 44 ans et passé la quarantaine, publie et dévoile un livre et un bouquin. Le contenu et son histoire sont banals et anodins. On y voit un gars et un gaillard, dans un transport en commun et un autobus, s’irriter et s’emporter avec un voisin et un autre passager. Deux heures après et un peu plus tard, on le retrouve ailleurs et un peu plus loin, où il parle et discute avec un ami et un copain d’un bouton et d’un «rond de corozo». Étonnant et remarquable, l’écrivain et le poète raconte et écrit la même histoire et le même récit avec 99 styles et manières différents. Au Québec et loin de chez lui, le bouquin et le livre touche un public et un lectorat assez confidentiel et restreint. Le 25 octobre 1976, l’auteur et le styliste littéraire décède et meurt. Cela fait 40 ans et quatre décennies.
 
Litotes

Le livre de Raymond Queneau Exercices de style sort en 1947. L’histoire d’un gars dans un autobus est simple, mais racontée avec 99 styles différents. Au Québec, l’œuvre reste confidentielle. Soixante-dix ans plus tard, on en reparle, parce que son auteur est mort il y a 40 ans.
 
Métaphoriquement

Dans la fibre du papier, l’encre s’est incrustée en 1947 pour incarner le voyage d’un assembleur de mots dans les méandres tortueux de l’écriture stylistique, en 99 stations. Cette voix polyphonique se pose sur un acteur de ce quotidien ordinaire qui se joue dans la promiscuité des déplacements organisés des masses urbaines. En terre d’Amérique, l’objet volant dans la nébuleuse des aficionados de la rhétorique est aussi peu visible que la neige en juillet. L’on mesure aujourd’hui la distance qui éloigne l’esprit créatif du monde des vivants. Elle a une longueur de quarante années.
 
Rétrograde

Il y a 40 ans, Raymond Queneau meurt. Il a auparavant publié un livre resté assez confidentiel au Québec. En 99 styles différents, il y relate une anecdote sur un bouton qui est précédée par la description d’une scène banale dans un autobus. Le bouquin est publié en 1947, chez Gallimard.
 
Surprise

Mais c’est chez Gallimard en 1947 que ça s’est passé : un livre! Et il y avait quoi dedans? Malade! Le gars y a mis la même histoire, courte, racontée 99 fois, avec 99 styles et figures rhétoriques différents. Et pas n’importe laquelle : celle d’un gars en tension dans un autobus avec un voisin et qui se fait parler un peu plus tard de rien de moins que son bouton de manteau. Devinez quoi? Au Québec, ça aurait pu faire un malheur, mais non, c’est resté confidentiel. Mais y a un cercle d’initiés qui y a été exposé par la magie de quoi? D’un prof de français un peu moins coincé que d’autres. Et puis là, bang! Ça fait quarante ans que le bonhomme à l’origine de tout ça, eh bien, il est mort.
 
Rêve

Ça tient d’une impression fugace semblant venir du lointain, avec la poussière dessus, un livre dans lequel les mots racontent l’histoire d’un individu dans un autobus. Tout autour, les gens ne semblent pas voir le bouquin, comme de l’indifférence. On est au Québec. Une ou deux personnes à peine s’arrêtent pour regarder. Là-dessus, je me réveille. Le gars qui a écrit ça, Raymond Queneau, lui, s’est endormi il y a 40 ans. Pour toujours.
 
Pronostications

Si tu cherches dans les livres publiés chez Gallimard en 1947, tu en trouveras un qui racontera l’aventure d’un gars dans un autobus et qui décidera d’en faire la base d’une réécriture stylistique de 99 manières différentes. Tu te rendras compte aussi que le livre est resté assez confidentiel au Québec et que l’auteur de ces Exercices de style prendra le chemin de la mort, par la suite. En 1974, un 25 octobre.
 
Synchyses

Publié ce livre, un homme dans l’autobus, et son histoire à l’intérieur, est revue 99 fois. En 1947, après aussi, confidentiel l’ouvrage reste au Québec. La mort et l’auteur, depuis 40 ans, ensemble sont.
 
L’arc-en-ciel

En 1947, l’auteur encore bleu, Raymond Queneau, publie Exercices de style. L’ouvrage a l’air brun, avec son histoire colorée racontant de 99 façons différentes l’anecdote d’un blanc-bec rouge de colère dans un autobus bondé. Dans le Québec pas encore vert, le titre reste plutôt dans le noir. Depuis 40 ans, l’auteur n’est lui plus très rose, puisqu’il est mort.
 
Logo-rallye

(Corneille, vélo, briques, outarde, poils, chapeau, Taïga)
Ce n’est pas du Corneille, c’est du Raymond Queneau. En 1947, il sort ses Exercices de style, un recueil en 99 chapitres qui relate de 99 manières différentes le récit d’un gars, pas en vélo, mais en autobus, que l’on recroise plus tard, le long d’un mur de briques sans doute, avec un pote qui lui parle de son manteau. Au Québec, où l’on entend passer les outardes à l’automne et au printemps, la chose n’a pas excité les poils des jambes des lecteurs, sauf de quelques amateurs de rhétorique qui se comptent sur les doigts d'une main. Chapeau quand même au romancier qui depuis 40 ans est allé promener son sourire, bien plus loin que la Taïga, sur ces terres perdues dont on ne revient jamais.
 
Hésitations

C’était un imprimé, peut-être un livre? Peut-être un roman? Il y avait quoi dedans, déjà? De la répétition autour d’un chien dans un jeu de quilles ou peut-être d’un drôle d’oiseau dans le métro? Ou dans l’autobus. À la fin, on lui parle de quelque chose comme un chapeau? Ou le bouton de son manteau? Avec style, il me semble, un peu de style, beaucoup, peut-être un truc comme proche de 100. Ça étourdit, mais c’est pas sûr. Ici, il me semble que c’est resté, tu sais, un peu perdu, caché, niché. Et là, on en parle parce qu’il se peut que le gars qui a fait ça — Bernard? Marcel? Raymond Queneau? — est mort il y a longtemps. C’est un anniversaire. Le 25e? Peut-être le 30e? Ou le 40e?
 
Précisions

Le 27 août 1947, à 13h46, un jeune homme mesurant 1 m 56 entre dans la librairie Dugrondin du 12 de la rue de la Convention dans le 15e arrondissement de Paris pour y acheter contre 6 francs et 3 centimes le livre Exercices de Style, de Raymond Queneau. L’objet vient de sortir. Il mesure cm de hauteur, cm de largeur, cm d’épaisseur. À l’intérieur, 99 histoires courtes, variant de 4 à 25 lignes, et contenant entre 12 et 253 mots racontent l’histoire d’un homme blanc âgé de 27 ans, 3 mois et 8 jours qui s’énerve dans un autobus à plateforme. L’urbain blanc pèse 65 kg et mesure 1 m 68. On le revoit 118 minutes plus tard à côté de la gare Saint-Lazare, « entrée banlieue », parler avec un ami d’un bouton de 3 cm de diamètre. Sur les 1,667 millions de kilomètres carrés du Québec où, en 1947, 115 553 personnes sont nées, les lecteurs de ce livre peuvent se compter sur les doigts de deux mains comprenant cinq doigts chacune. Le 25 octobre 1976, Raymond Queneau, 73 ans, signe astrologique poisson, meurt. Cela fait exactement 40 ans. Il aurait eu 113 ans cette année, 2016.
 
Le côté subjectif

Quand on y pense bien, c’est un peu se donner beaucoup de mal que de chercher à réécrire 99 fois la critique d’un livre contenant 99 versions d’une même histoire en suivant les styles rhétoriques que s’est imposés l’auteur en 1947, et ce, pour souligner le 40e anniversaire de sa mort cette année. Il y aurait eu sans doute des façons moins compliquées d’honorer la mémoire de Raymond Queneau, dont le nom et même l’œuvre, qui plus est, résonnent dans des cercles plutôt restreints au Québec. Mais comme dans l’autobus à l’heure de pointe où le personnage principal de ce bouquin se fraye un chemin tout en se frottant à un autre voyageur, c’est en essayant de magnifier l’ordinaire que l’on arrive à trouver des histoires.
 
Autre subjectivité

C’est quand même audacieux. Quel travail de moine pour parler des 40 ans de la mort de Raymond Queneau, dont je n’avais jamais entendu parler dans mon école de Rimouski et qui a écrit en 1947 ce roman en 99 chapitres dans lequel il raconte 99 fois la même histoire : un homme dans un autobus irrité par un autre passager que l’on retrouve plus tard en train de parler vêtement avec un ami. Je lis toutes ces critiques hommages qui suivent les styles déployés par l’auteur, dans l’ordre d’apparition dans son livre, et je me dis : chapeau!
 
Récit

Raymond Queneau mit le point final à son dernier exercice de style un vendredi de 1947, en faisant tinter la machine à écrire. Le poète et dramaturge lança le bouquin un mois plus tard, un verre à la main, dans les bureaux parisiens de Gallimard. Le recueil, qui répétait la même histoire banale — un homme dans un autobus, une altercation — 99 fois plutôt qu’une, connut au Québec un destin d’égale insignifiance. De ce côté de l’Atlantique, Raymond Queneau mourut dans l’indifférence un 25 octobre 1976. Mais, 40 ans plus tard, quelques mordus se souvinrent d’un fou des mots qui sut en montrer les possibilités.
 
Composition de mots

Racontexpliquer une banalhistoritude 99 fois difféstylistiquement n’est pas simple et sérieuchement un peu ennuititif. C’est pourtant ce que Raymond Queneau succèssit à publiciter chez Gallimard en 1947. Le récistoire du passagressif d’un bus bondé qui porte un manteau boutonnièrement déficientaire a laissé le Québec indifférien, sauf pour quelques afficionamots qui célèbrent en-ce-momentanément le 40e de la mise en terre du poèturge.
 

La suite: Raymond Queneau en 40 styles, partie 2

 
 
3 commentaires
  • Joël da Silva - Inscrit 25 octobre 2016 07 h 15

    Chapeau au Devoir!

    Il n'y a que le Devoir pour rendre hommage à Queneau. Et de si joyeuse façon!


    Merci.

  • Monique Lo - Abonnée 25 octobre 2016 10 h 01

    queneau et nous!

    à quel endroit soumet-on nos textes? Merci!