Moore contre Bush

Michael Moore
Photo: Agence Reuters Michael Moore

«Vous ne risquez pas d'être tué par un terroriste. [...] Aujourd'hui, nous n'avons qu'une seule chose à craindre: George W. Bush.» Quelque deux ans et demi après les tragiques attentats du 11 septembre 2001, qui donc ose s'adresser ainsi aux États-Uniens et leur lancer un appel au calme et... au combat politique?

Mais c'est Michael Moore, bien sûr, le jovial militant aux millions de livres vendus et aux films à succès; c'est l'homme du «Shame on you, Mr. Bush!», lancé en pleine cérémonie des Oscars en 2003. À l'heure des préparatifs en vue de l'affrontement électoral américain de novembre prochain, Mike, ainsi que l'appellent ses fans, fourbit ses armes anti-Bush dans un nouveau pamphlet traduit en français sous le titre de Tous aux abris! et publié chez Boréal.

La dernière fois, c'est-à-dire en 2000, le cinéaste de Bowling for Columbine avait appuyé Ralph Nader, candidat du Parti vert, et ainsi contribué, comme l'ont blâmé certains, à faire élire Bush. «Shame on you, Michael Moore, shame on you!», écrivait même alors le journaliste québécois Richard Hétu, scandalisé par le refus du vote pragmatique de celui qu'il qualifiait de tête d'affiche des «limousine liberals», la version américaine de la gauche caviar.

Michael Moore l'a-t-il entendu? Cette fois-ci, en tout cas, il a rallié le camp de plus en plus imposant des «Anybody but Bush» et il s'engage même à dépenser le «supercadeau fiscal» de son ami Bush, qui a récemment réduit les impôts des riches, pour le combattre: «Je vais le dépenser à nous débarrasser de ta présence, mon cher George! [...] Je ferai don du maximum autorisé légalement au candidat à la présidence le mieux placé pour te battre.» Au moment de rédiger son pamphlet, Moore, qui aurait souhaité voir Oprah Winfrey se présenter, comptait plus sérieusement sur le général Wesley Clark. Sera-ce, maintenant, Kerry ou Edwards? Une chose est sûre: ce sera un démocrate et il faudra y mettre de l'énergie, car les démocrates, précise-t-il, «sont des losers professionnels».

La partie, donc, n'est pas gagnée, mais Moore a confiance. «Eh oui, écrit-il, l'Amérique est de gauche!», et il en veut pour preuves des enquêtes sérieuses qui indiquent que la majorité des Américains sont pro-choix en matière d'avortement, appuient le mouvement des droits civiques, sont d'accord avec les objectifs du mouvement écologique, avec une réglementation sur l'usage des armes à feu, avec un système de santé universel et accessible et avec les syndicats. «Certes, ajoute-t-il, mes chers concitoyens sont peut-être largement à côté de la plaque une bonne moitié du temps, et ils passent sans doute beaucoup trop de temps à choisir la couleur de l'étui de leur cellulaire, mais, quand la situation l'exige, ils sont parfaitement capables d'être à la hauteur et de se battre pour une juste cause.»

Bush et ses amis idéologues, des «salopards», «une bande d'intrigants, de voleurs et de connards arrogants que nous devons absolument expulser du pouvoir», ont menti afin d'«exploiter les angoisses de millions de pères et de mères dévoués pour les convaincre d'envoyer leurs enfants combattre dans une guerre inutile, sous prétexte d'une menace parfaitement imaginaire».

Ils ont menti au sujet des armes de destruction massive de l'Irak, au sujet des liens de Bagdad avec Ben Laden. Ils ont menti en jouant les ennemis des dictateurs («car, en réalité, nous adorons les dictateurs! Ils sont extrêmement serviables avec nous et sont très efficaces pour maintenir sous leur botte leur population et l'obliger à satisfaire la gourmandise insatiable de nos multinationales»), en faisant passer les Français pour des ennemis de l'Amérique, en affirmant être à la tête d'une coalition en Irak («C'était la "coalition des volontaires", soit théoriquement 20 % de la population mondiale. Mais seulement en théorie, bien entendu, puisque la majorité des habitants de ces pays étaient opposés à la guerre.»), en prétendant épargner les civils afghans et irakiens et en insistant pour faire croire que seuls les médias américains racontent la vérité sur ce qui se passe en Irak, alors que, à la télé, par exemple, «les téléspectateurs étaient 25 fois plus susceptibles d'être exposés à un commentaire proguerre qu'à un point de vue opposé à la guerre».

Ce sont ces mensonges, destinés à entretenir la peur pour justifier un impérialisme inacceptable, sinon, aux yeux des Américains, que Moore ne pardonne pas à Bush. Il ne lui pardonne pas non plus l'instrumentalisation des morts du 11 septembre, devenus «un prétexte commode pour bouleverser de fond en comble notre mode de vie», alors que, s'ils doivent avoir un sens, «c'est celui de nous instiller la certitude qu'aucun innocent ne doit plus perdre la vie dans ce monde absurde et cruel».

Moore n'adhère pas à la théorie du complot et à cette thèse plus que douteuse qui fait de Bush et consorts les maîtres d'oeuvre du carnage du World Trade Center. Il a, cependant, des questions à adresser au président: quelles sont les relations d'affaires entre les familles Bush et Ben Laden? Quelle est la nature de la «relation particulière» entre les Bush et la famille royale saoudienne? Qui a attaqué les États-Unis le 11 septembre? Ben Laden, «un type sous dialyse terré dans une grotte», ou l'Arabie Saoudite, qui comptait quinze ressortissants parmi les dix-neuf pirates de l'air? Comment expliquer qu'un avion privé saoudien ait été autorisé «à parcourir en long et en large l'espace aérien des États-Unis, à recueillir les membres de la famille Ben Laden et à quitter le pays sans que le FBI puisse les interroger en bonne et due forme», et cela, dans les jours ayant suivi le 11 septembre, alors que la plupart des vols étaient interdits? Il n'y a peut-être pas de complot dans tout ça, mais les zones d'ombre, elles, sont nombreuses.

La cause, donc, est juste qui consiste à en finir avec cet ennemi du peuple qui s'en prend aux libertés civiques dans le pays et qui invoque l'autorité de Dieu pour répandre le feu de la guerre à travers le monde au nom de la sécurité. Dans un chapitre à saveur humoristique, Moore laisse même la parole à Dieu, qui affirme que, «s'il y a quelque chose qui Me tape sur les nerfs, c'est bien qu'on parle de Moi à tort et à travers». Et le militant d'ajouter: «La véritable garantie de la sécurité, c'est de s'assurer que tous les habitants de cette planète puissent satisfaire leurs besoins fondamentaux et nourrir l'espoir d'une vie meilleure. Ou, du moins, essayons d'être certains que ce n'est pas nous qui détruisons cet espoir.»

Pour convaincre les conservateurs mous et les indifférents d'aller voter pour se débarrasser de Bush, les arguments moraux ne seront pas d'une grande utilité. Il faudra, écrit Moore, leur faire comprendre que c'est par intérêt, oui, qu'ils doivent bouter cet homme hors de la Maison-Blanche. Mike, lui, armé d'un humour qui n'entame pas le sérieux de ses convictions, est prêt. Anybody but Bush!