La violence de la dénomination peut-elle nuire au débat?

Une vigile a été tenue à l’Université Laval, à Québec, le 19 octobre, en soutien aux victimes d’agressions sexuelles qui ont été attaquées sur ce campus.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Une vigile a été tenue à l’Université Laval, à Québec, le 19 octobre, en soutien aux victimes d’agressions sexuelles qui ont été attaquées sur ce campus.

Sale temps pour le respect, l’élégance, la douceur et l’humanité, cette semaine au Québec, avec cette série d’agressions sexuelles dont ont été victimes plusieurs jeunes filles en pleine nuit, dans une résidence universitaire de l’Université Laval, à Québec, mais aussi avec ces accusations de viol portées sur la place publique par Alice Paquet contre le député libéral Gerry Sklavounos.

Sordides. Déplacés. La violence de ces comportements misogynes et disgracieux a fait ressortir la violence d’une dénomination, celle de la « culture du viol », qui, pour les victimes comme pour plusieurs témoins de ces rapports humains en déliquescence, pose depuis des années, dans l’indolence générale, le cadre autour de ces tristes événements. Une façon de nommer l’odieux qui frappe les esprits, mais qui peut aussi devenir un obstacle à un débat sain et nécessaire sur le phénomène, estiment plusieurs voix participant à la dénonciation publique de cette violence.

Le concept de culture du viol « a été pour moi, comme pour beaucoup de gens, le plus difficile à intégrer », raconte la romancière Sophie Bienvenu dans Sous la ceinture (Québec Amérique), ouvrage collectif dans lequel plusieurs plumes tentent de circonscrire le phénomène, le documenter, pour mieux l’éradiquer. Sombre concordance des temps : le bouquin fait son apparition au cours d’une semaine qui vient de donner un peu plus de poids à sa publication. « J’imagine que les mots culture” et “viol” font déjà peur individuellement, parce que personne se sait vraiment ce qu’ils veulent dire — je veux dire, vraiment — et que, lorsqu’on les met ensemble, leur sens devient exponentiellement plus flou. »

L’expression « saisit » et « offre une entrée en discussion bien hasardeuse », estime pour sa part la journaliste Judith Lussier, dans ce collectif. « Les conversations sur la culture du viol seraient probablement plus calmes si on dissipait certains malentendus, à commencer par le fait que la culture du viol, ce n’est pas le viol. »

On t’a appris. Potiche à briller dans les yeux des autres. Avec des talons, du rouge aux lèvres. Être de la viande. La publicité t’en parle souvent, voire tout le temps. La "porn" te le montre sans arrêt. Tu es un "meat market". [...]

 

Une définition inappropriée

Culture du viol. L’expression n’est pas neuve. Elle a été forgée dans les mouvements féministes américains, au début des années 1970, pour faire tenir, dans l’union de ces deux mots, une distance, un éloignement induit par l’ensemble des déterminants sociaux et culturels rétrogrades et misogynes qui excusent, encouragent et justifient les comportements méprisants, paternalistes et sexuellement déplacés d’hommes envers des femmes. Sa résurgence dans le discours public a suivi, dans les dernières années, la redondance des agressions sexuelles dénoncées, tout comme la formulation, par des personnalités publiques, de commentaires visant à minimiser le poids de ces dénonciations. Et ce, même si le climat de discussion qu’il impose est loin d’être constructif.

« La dénomination “culture du viol” nuit-elle à la réflexion ? Je pense que oui », lance à l’autre bout du fil Nancy B.-Pilon, enseignante à l’école Victor-Doré, à Montréal, et grande cheffe d’orchestre du collectif d’auteurs de Sous la ceinture, dont le sous-titre est pourtant Unis pour vaincre la culture du viol. « L’image qu’elle convoque est très violente, très chargée, elle incite les gens à se boucher les oreilles. Mais, en même temps, c’est un cercle vicieux. Si on ne la nomme pas par son nom, cette culture, on finit par la banaliser, et ça, c’est tout aussi nuisible. »

Dans le contexte, selon elle, l’importance n’est pas d’avoir un débat sur les mots et leur signification, mais sur la façon dont cette culture s’imbrique « dans une trop grande partie de nos comportements en société », assure-t-elle, en évoquant des rapports entre hommes et femmes en mutation qui ont perdu leur caractère relationnel pour se centrer uniquement sur le sexuel, en parlant du sexe comme d’une marchandise et du respect de l’autre qui s’est évaporé au gré d’une incompréhension et d’une mise en l’objet de l’autre. « Il faut réapprendre à nous écouter, à nous parler, à nous toucher, dit-elle, mais également réapprendre à poser des gestes adéquats. Plus on communique, plus ça aide la cause. »

Je suis une fille, je suis bi, et [objectifier une fille dans la rue Saint- Denis], c’est du second degré, je me disais : “j’ai le droit. Parce qu’on ne va pas se leurrer : c’est beau, une fille”. [...] Récemment, on m’a demandé comment je pouvais objectifier les femmes à ce point-là tout en étant une féministe. On a dit que c’était un paradoxe "cute". Sauf que j’ai compris que c’est loin d’être charmant. Ça m’a plutôt donné la nausée et l’envie de faire un trou dans le bitume pour me cacher dedans.

 

Les témoignages — souvent troublants — et les fictions forgées par la dureté de quelques réalités contenus dans l’ouvrage collectif tendent à frapper sur ce même clou, en soulignant ici l’importance de l’éducation dans la gestion d’une dérive sociale qui, selon les auteurs, laisse son indécence s’affirmer d’une manière de plus en plus gênante. « Tant que la marchandisation l’emportera sur la personne, on retrouvera malheureusement ce type d’attitude », écrit le rappeur Webster, tout en rappelant l’importance d’une « éducation des nouvelles générations à propos des effets négatifs de ces images et de l’importance de l’amour-propre ».

« À l’école, dans la littérature jeunesse, on enseigne facilement le respect, le partage, l’ouverture aux enfants, ajoute Nancy B.-Pilon. Mais nous avons l’air de ne pas savoir comment leur enseigner la notion de consentement », forcément au coeur d’agressions à caractère sexuel.

Dans la préface du bouquin, qu’il partage avec l’auteure Aurélie Lanctôt, le chanteur Koriass dit : « Nous avons une grande responsabilité en tant que société. Celle de changer les mentalités paternalistes, rétrogrades et désuètes d’un siècle dépassé, qui sont encore transmises aux garçons d’un siècle présent. […] Il y a une décontamination culturelle à effectuer, c’est indubitable. » Une décontamination nécessaire, insistent l’ensemble des contributeurs à cet exercice de dénonciation, pour mieux sortir de la violence d’une culture, mais également de la lourdeur de sa dénomination.

Sous la ceinture

Sous la direction de Nancy B.-Pilon, Québec Amérique, Montréal, 2016, 180 pages

7 commentaires
  • Maryse Veilleux - Abonnée 22 octobre 2016 21 h 30

    Belle réflexion

    Justement au Forum social mondial je faisais une conférence touchant la marchandisation du corps des femmes. Mais la marchandisation du corps des femmes est un item d'un malaise beaucoup plus grand, celui de la marchandisation de la personne en soi, les hommes dans leurs rôles et celui des femmes qui, marchandisés, adoptent des comportements attendus par le marketing, les publicités et ces rôles qui sont valorisés en terme d'image. Il y a bien sûr tout le bullying, le harcèlement si présent dans nos organisations. Les organisations ont des attitudes claniques et ont le réflexe de protéger les harceleurs en taisant la connaissance du comportement, et cela indépendamment que ce soit un homme ou une femme. La violence sexuelle est le résultat d'un mouvement insidieux et très grand, la société de consommation, on consomme les objets, les personnes, et quand le jouet ne satisfait plus, on le jette. Plusieurs témoignages sont en train de sortir de l'ombre concernant le député libéral. Personnellement, s'il est inculpé, je crois que plusieurs personnes savaient mais ont choisi de se taire. Même principe que le contexte de la commission Charbonneau, il est beaucoup plus facile de fermer les yeux et de se taire que de dénoncer et d'assumer les conséquences de la dénonciation. Et ces beaux codes de valeurs et d'éthique, censés encadrer les comportements... mais non appliqués et sans conséquence pour ceux qui les enfreignent.

    • Maxime Parisotto - Inscrit 24 octobre 2016 16 h 15

      La publicité et le marketting en général, ainsi que le capitalisme lui-même, fonctionnent par essence en marchandisant l'être humain, et surtout la femme.
      Personne ne se choque de voir des publicités à la TV ou une voix "off" parle d'une voiture comme si c'était une femme. On a tous un exemple en tête.
      Tout le monde s'en fout!
      Moi je m'étouffe de colère à chaque fois que je vois ça.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 23 octobre 2016 09 h 54

    Bref !

    « Les conversations sur la culture du viol seraient probablement plus calmes si on dissipait certains malentendus, à commencer par le fait que la culture du viol, ce n’est pas le viol. » (Judith Lussier, journaliste pigiste)

    Effectivement, plutôt d’utiliser « culture du viol » conviendra-t-il de la nommer « culture de la convoitise », une des cultures favorisant un ensemble d’éléments qui, incluant le viol et le vol, peuvent se rapporter à d’autres situations (biens, services, animaux, utilités … .), particulièrement contestables ou litigieuses et dangereuses !

    De plus, ce genre de « culture » tend à rappeler celle évoquer dans les écritures bibliques (A).

    Bref ! - 23 oct 2016 –

    A : Exode 20,17 Chemot ; Deutéronome 5, 21 Devarim.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 23 octobre 2016 15 h 14

      « celle évoquer » : lire plutôt « celle évoquée » (nos excuses)

  • Alain Ambrosi - Abonné 23 octobre 2016 15 h 34

    Faut-il (aussi) avoir peur des mots?

    L'expression « culture du viol » serait donc trop « saisissante » au point qu'il faudrait la bannir?
    Dans la bouche d'une des victimes elle paraît pourtant simple et limpide : «  C'est quoi? C'est la banalisation de la violence envers les femmes, c'est la normalisation de l'absence de consentement. C'est blâmer les victimes pour ce dont elles ont été victimes, remettre en question les circonstances (du viol) » selon Ariane L'italien, une des promotrices du mouvement Québec contre les violences sexuelles.(La Presse du 22/10) Bien sûr on doit en rajouter, «  c'est l'immobilité voire l'indifférence des gouvernants à mettre en place des mesures tant légales qu 'éducatives » etc.
    De la même manière il existe une « culture du capitalisme » qui fait qu'une majorité soit contre le salaire minimum à 15$ y compris une centrale syndicale qui suit les recommandations des économistes de droite qui préconisent un étalement sur plusieurs années alors que d'autres nous démontrent que c'est le minimum pour avoir une vie simplement « décente ». Là aussi on pourrait en rajouter, n'est -il pas indécent qu'après avoir coupé dans les services sociaux au nom de l'austérité qu'un gouvernement se vante de faire des surplus jamais vus sans pour autant imposer les grandes entreprises pour qu'elles « fassent leur part » De la même manière il existe une « culture de l'impérialisme » qui fait qu'on dit combattre Daesh au nom de la liberté mais on continue à faire des affaires avec ses principaux commanditaires l'Arabie Saoudite et le Qatar.
    C'est là que le travail des journalistes devrait se faire entendre, eux qui ne devraient pas avoir peur des mots. Merci Fabien de votre travail.

    • Maxime Parisotto - Inscrit 24 octobre 2016 11 h 59

      Ce que vous dites implique que la grande majorité des hommes se passent de consentement, ce qui est proprement faux!
      Culture du viol c'est un terme exagéré.
      Il y a un problème d'agression sexuelles de femmes, par certains hommes, une minorité, une petite monirité criminelle.
      Il y a un problème d'inégalité (salaire, emploi etc...) homme-femme.
      Ce sont des questions complexes. Un terme aussi simpliste nuit au débat selon moi.

      Et la comparaison avec le capitalisme est totalement hors-sujet!

    • Maxime Parisotto - Inscrit 24 octobre 2016 16 h 08

      Ce serait vrai si la violence faite au femme était banalisée. Ce qui est faux. La plupart des gens ne banalisent pas et prennent au sérieux les victimes.
      Utiliser des mots comme "culture du viol" appauvri le débat selon moi.
      Le seul fait de débattre du terme à utiliser montre que le débat a déjà déraillé et qu'on ne parle plus des vrais problèmes.