Mendiants et estropiés

En puisant dans les tonalités des «Mendiants», œuvre de Pieter Bruegel l’Ancien, 1568, reproduite dans le livre, les auteurs s’attaquent aux maux du pouvoir.
Photo: Le Tripode En puisant dans les tonalités des «Mendiants», œuvre de Pieter Bruegel l’Ancien, 1568, reproduite dans le livre, les auteurs s’attaquent aux maux du pouvoir.

« Digressions, intuitions et chapardages » : Pierre Senges imagine ainsi chacun de ses livres, créant une histoire contrefaite pour se moquer des faits établis. Cendres des hommes et des bulletins en est un pur exemple. Voici un XVe siècle boiteux, avec arrêt sur image dans une Flandre à la Bruegel, où se mêlent bugnes, danses, masques et hérésies. Le dessinateur Sergio Aquindo illustre cette Fête des Fous, tandis que l’« Intelligence Recouvrée » des pauvres hères prend des accents de vérité.

Tel un jeu de l’oie, l’ouvrage progresse de case en case. Ici, c’est une scène de rue, là, l’élection d’un antipape, on revient à la case départ, on progresse comme par un lancer de dés. Inouïe, ludique et drôle, l’épopée pataphysique du duo Senges et Aquindo théâtralise la vie ratée de personnages s’acheminant en cortège, bon an mal an, jusqu’à Anvers. Le dessin noir et blanc touche au mystère des moeurs tordues, issues de faits non avérés, ici racontées.

Cette caravane d’égarés vous fera découvrir l’antipape Sylvestre IV, la bâtarde royale Jacinta Lancastre d’Angleterre, Alaeddin Ier l’Ottoman, le banquier Hans Van der Dingen, le roi Philippe VII, et quantité de figures secondaires. Ombres chinoises, ces ratés de l’Histoire narguent nos idées sérieuses, dont la plus chère, la certitude dans le progrès et la raison.

Histoire détraquée

D’où proviennent ces silhouettes, pleines de sottise et de repentance ? En arpentant le Louvre, il y a six ans, Aquindo est attiré par un petit tableau de la Renaissance flamande, Les Mendiants, de Bruegel. En scrutant les détails, il se met à dessiner ces infirmes grotesques, avec béquilles et prothèses. La scène distille son magnétisme. Aquindo invite alors Senges à pénétrer dans cette cour des miracles et à renouveler l’expérience d’un opuscule tendre, Zoophile contant fleurette, qu’ils signaient ensemble en 2012.

Senges enrichit alors son cabinet de curiosités. Amateur de variantes saugrenues, de gloses humoristiques et de miroirs où capter les jeux de conscience, cet esprit ferré en textes anciens pousse la parodie rabelaisienne vers des fantasmes jouissifs. Voyez ses « usurpés » conspuer leur roi, libres sous le masque de l’ânerie, riant du « Principe d’Usurpation Universel trouvant son incarnation dans des formes anecdotiques ».

Pagaille rieuse, farandole tragicomique, Cendres des hommes et des bulletins dresse le plaidoyer d’une reconquête littéraire : celle des parenthèses, où forer une mine de trésors enfouis, et celle d’obscurs bulletins, où puiser ces narrations émaillées de sottises qui sédimentent nos savoirs.

Entêtements

Où Pierre Senges va-t-il chercher tout cela ? Avec Kafka, dans Études de silhouettes, ou Melville, dans Achab (séquelles), et d’autres compositions aussi érudites que jubilatoires, il a donné des sommes excentriques et explosées. Entre les dessins ubuesques d’Aquindo et la toile de Bruegel, humaniste au réalisme pimenté de critique morale et politique, l’écrivain relance le projet des Mendiants en l’actualisant.

« Résurrection des Corps Boiteux », cet édifice livresque aux arabesques fait jouer la folie des gens de pouvoir par des exclus. Senges n’écrit-il pas que la boussole de l’antipape Sylvestre n’est pas fiable : « Elle exige une virtuosité d’instrumentiste (patience et doigté) : avant de la voir exprimer la vérité la plus stricte, il faut en passer par des hésitations d’abord déroutantes, désespérantes, des petits tremblements d’aiguille — c’est d’ailleurs une règle devenue un proverbe : sous les doigts d’un homme perdu, la boussole s’affole toujours ? »

Sous l’effet de rêve, le donquichottisme de l’humanité en ressort. Voici exhumé le chapeau pointu de la Mort. Voudrait-on qu’elle se lasse, qu’un catalogue d’« ahuris », d’« estropiés » « Bourgmestre, Évêque des Fous, Abbé des Cornards, Prévost des Étourdis, Abbé de Maugouvert ou de Lecache Profit » — voie triompher le défilé de ces marionnettes sous la plume impeccable d’un dessinateur et d’un troubadour.

Cendres des hommes et des bulletins

Pierre Senges et Sergio Aquindo, Le Tripode, Paris, 2016, 320 pages