Le silence de celles qui veulent gueuler

Chloé Savoie-Bernard fait résonner une petite voix lancinante et séditieuse dans la tête de ses femmes savantes.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Chloé Savoie-Bernard fait résonner une petite voix lancinante et séditieuse dans la tête de ses femmes savantes.

Elles sont savantes au sens au où elles savent beaucoup de choses, presque trop de choses, les jeunes femmes auxquelles Chloé Savoie-Bernard donne la parole. Elles savent l’éternité d’un matin sans maquillage, mesurent précisément ce qu’elles risquent lorsqu’elles baisent sans capote et connaissent par coeur les longs trajets d’autobus pour se rendre en thérapie. Elles peuvent aussi, si vous le demandez, décrire la sensation d’un pénis enfoncé de force dans leur gorge. Elles en ont vu d’autres. Elles seraient dangereuses, si seulement elles se taisaient moins.

Premier recueil de nouvelles de la poète révélée l’an dernier par Royaume scotch tape (L’Hexagone), Des femmes savantes est d’abord et avant tout un livre sur le silence auquel se réduisent (et sont réduites) des filles obéissantes, dans le coeur desquelles gronde pourtant le volcan de la désobéissance. Elles voudraient rouspéter, répliquer, envoyer chier, mais préfèrent sourire, question de ne pas être assaillies par les mansplainers et autres prédateurs ordinaires.

Dans Vois-tu, bébé requin, je veux te dévorer le coeur, une mannequin aux abois essuie les invectives d’un photographe s’impatientant de ne pas déceler d’étincelle dans son oeil alors qu’elle pose nue devant lui pour une publicité de parfum bon marché. « Sulfureuse, je l’avais déjà été bien suffisamment pour JF », explique-t-elle en évoquant son amant. « Accroupie, à quatre pattes, par-dessus lui, je lui avais donné tout mon quota de sex-appeal pour l’année […] je n’avais plus rien dans les mains, rien dans les poches d’affriolant, pas même des miettes. J’étais vidée. »

Elle parviendra néanmoins à répondre à la commande, tout en se réfugiant à l’intérieur d’elle-même, dans cette « chambre à soi » inviolée par le monde extérieur dont ses soeurs et elle doivent chaque jour ardemment défendre l’enceinte. Chloé Savoie-Bernad leur fournit ici une sorte de manifeste.

La revendication est d’ailleurs un ton que peu d’auteurs savent aussi bien subvertir. « Quelle joie que de me cloîtrer dans la nomenclature des filles comme moi, des filles légères, parce que légère je le suis entre ses bras à lui, et je l’ai été, dans d’autres bras encore, tant de fois auparavant », raconte une noctambule fière de papillonner de lit en lit.

De l’espoir de rentrer dans le rang

Une petite voix, lancinante et séditieuse, résonne dans la tête de ces femmes savantes. Elles aimeraient parfois la faire taire et rentrer dans le rang une fois pour toutes. « Bientôt, je lirai autre chose, je lirai des romans historiques, je lirai de la chick lit, à la fin de l’histoire, la fille fourrera avec un gars imparfait mais qui l’aime vraiment, il sera probablement technicien pour Vidéotron et j’en soupirerai d’aise », lance, à moitié sérieuse, une héritière de Sylvia Plath et de Nelly Arcan dans Tu baignes dans la lumière.

Dans un contexte où les violences faites aux femmes, celles des magazines de mode comme celles des agressions sur les campus, sont enfin nommées comme telles sur la place publique, les nouvelles de Chloé Savoie-Bernard pourront avantageusement être lues à l’aune de nombreuses questions d’actualité.

Il serait quand même triste de réduire au rang de commentaire éditorial cette auscultation élégamment âpre du désir et de son enivrante violence. Écriture féministe ? Oui, sans aucun doute, mais que dans la mesure où le féminisme est un appel à ce que le savoir des femmes fasse trembler le solage de nos certitudes.

« Oui, je me suis reconnue dans les mots de Sylvia et de Nelly, mais j’en ai ma claque : tournons la page, changeons d’histoire. Le suicide est démodé, je sens que le vent tourne, que des mains délicates soulèvent le couvercle qui enserre mon coeur et le laissent de temps en temps respirer un peu. Je tente le tout pour le tout, je m’essaie à la dissociation, je regarde mes Gorgones dans les yeux, Sylvia et Nelly, mes toutes belles, je les fixe et je me brûle tant et tant que je finirai bien par être immunisée. Je me fiche d’être calcinée si c’est pour être une fois pour toutes débarrassée d’elles. » Extrait de «Des femmes savantes»

Des femmes savantes

Chloé Savoie-Bernard, Triptyque, Montréal, 2016, 124 pages