La gloire après la demande de rançon

Extrait d’une planche de la nouvelle bande dessinée de Guy Delisle, «S'enfuir»
Photo: Dargaud Extrait d’une planche de la nouvelle bande dessinée de Guy Delisle, «S'enfuir»

« Être otage, c’est pire qu’être en prison. Au moins, en prison, tu sais pourquoi tu es enfermé. En prison, tu connais le jour où tu vas sortir, la date précise… Alors qu’ici, je peux juste compter les jours qui sont passés sans savoir quand ça va s’arrêter. »

La trajectoire d’un humanitaire peut parfois prendre une tangente dramatique. C’est ce qui est arrivé à Christophe André, logisticien pour Médecins sans frontière (MSF), basé à Nazran en Ingouchie, et qui, dans la nuit du 1er au 2 juillet 1997, s’est fait enlever par des hommes armés. Sans avertissement. Sans explication.

Transporté en Tchétchénie, il va y passer 111 jours en captivité totale, dans plusieurs appartements et maisons, menotté à un radiateur, à l’affût en permanence des bruits, des mouvements se jouant derrière la porte pour comprendre son environnement et surtout pour appréhender l’incertitude de son destin. Une incarcération que le bédéiste Guy Delisle a décidé de mettre en dessins, de manière documentaire, dans S’enfuir. Récit d’un otage, sa nouvelle création dont l’intrigue, bien que minimaliste, livre finalement beaucoup.

« Ça fait plus de 15 ans que je suis là-dessus », résume à l’autre bout du fil l’auteur des Chroniques Birmanes et des Chroniques de Jérusalem joint par Le Devoir dans le sud de la France où il vit depuis plusieurs années. Le dessinateur a fait la connaissance de l’ex-otage à la fin du siècle dernier dans les milieux humanitaires français qu’il fréquentait alors avec sa femme, Nadège, employée elle aussi de la même organisation non gouvernementale (ONG) que Christophe André. « Son histoire, quand il me l’a racontée la première fois, m’a vraiment fasciné. J’arrivais à ressentir ce qu’il m’expliquait, à entendre les bruits, à voir les visages apparaissant et disparaissant pour finir par former et rythmer son quotidien. J’étais persuadé que les otages ne voulaient pas revenir sur leur passé. Lui, il l’a fait avec force détails. Je me suis facilement identifié à lui dans la condition de privation de liberté qu’il a vécue et l’envie de mettre cette aventure en dessins s’est imposée d’elle-même. »

 

Éloge de la liberté

La singularité de la mésaventure en a fait une obsession. « J’ai tellement parlé de faire cette bédé dans les dernières années que j’avais l’impression de l’avoir déjà faite », dit-il, un sourire dans la voix. Shenzhen, un des premiers titres de Guy Delisle, publié en 2000 et dans lequel il raconte son aventure chinoise dans l’univers du dessin animé, contient d’ailleurs une première mention du destin tragique de Christophe André, comme la mise en terre d’une graine narrative qui aura pris du temps pour éclore. Ça se passe à la 31e planche. Guy Delisle, « perdu en traduction », comme on dit, dans une Chine en voie de modernisation, se questionne sur la notion de liberté en se rappelant une lecture qu’il vient de faire sur l’humanitaire et se demande si c’est le fait d’être isolé dans l’Empire du Milieu qui l’amène à avoir cette réflexion.

« À cette époque, j’ai travaillé sur une première version que j’ai abandonnée par la suite, parce qu’elle situait le récit un peu trop dans l’action et ça ne me convenait pas, avoue le bédéiste tatillon et perfectionniste. Je voulais quelque chose de plus cérébral, de plus immersif, de très détaillé… », des envies qui, dans les deux dernières années, ont forgé le ton de cette autopsie de l’enfermement qui, au fil des 432 pages et de la redondance de ses scènes, plonge le lecteur dans l’expérience d’un récit dont il finit par devenir le héros.

« La bande dessinée te permet de sentir le temps qui passe, poursuit le créateur. En tournant les pages, le lecteur devient le maître du rythme. C’est pour ça que j’en voulais beaucoup. Je voulais l’amener à ressentir la claustrophobie, à entrer dans la tête de l’otage pour prendre conscience de ses préoccupations, pour comprendre ce qui lui arrive, saisir comment il a fait pour ne pas s’affaisser, ne pas tomber dans l’angoisse et la dépression ».

L’exercice de résistance, à l’ennemi invisible, à la folie, à l’absurde, est habilement exposé par Guy Delisle qui détaille avec finesse et précision la mécanique de survie développée par Christophe André au contact de ses geôliers, des miliciens tchétchènes, sbires du chef de guerre Chamil Bassaïev, fort probablement. Pour éviter la chute, il a repoussé sa famille et ses proches de ses pensées, il s’est fait des projections mentales de ses nombreuses évasions, mais surtout, il s’est joué en boucle et en circuit cérébral fermé quelques grandes batailles napoléoniennes, avec leurs stratégies, leurs protagonistes et les stratèges, une passion de l’humanitaire qui, dans les circonstances, a fini par devenir salutaire. « Un gars qui travaille dans l’humanitaire et qui aime la guerre, c’est tout de même étonnant », dit Guy Delisle.

Du vrai dans le trait

Il n’y a pas de fiction dans S’enfuir, assure le dessinateur qui s’est basé sur le témoignage du principal intéressé, un ami qu’il a rencontré et qu’il rencontre encore régulièrement, mais aussi sur un document interne de MSF qui a documenté la prise d’otage pour en conserver une trace écrite dans son historique. Tout est vrai, vérifié et approuvé par Christophe André, qui a suivi le développement de l’oeuvre par-dessus l’épaule du dessinateur. « Quand il y a assez de sel dans une histoire, pas besoin d’en rajouter. La seule liberté que je me suis accordée, ce sont les lunettes carrées, dit Guy Delisle. Christophe en porte des rondes ».

Ces lunettes, l’ex-otage les portait d’ailleurs encore, six mois après son enlèvement, lorsqu’il a repris le chemin de l’action humanitaire en laissant rapidement derrière lui cette incarcération, ce temps suspendu pendant 111 jours, dans l’enfer d’une captivité crapuleuse. Une rançon d’un million de dollars a été réclamée à MSF contre sa liberté. Les miliciens n’en verront toutefois jamais la couleur, Christophe André ayant réussi à s’évader, à la faveur d’un détail oublié par un de ses geôliers. Une séquence d’événements qui aurait pu n’être pour lui qu’un mauvais souvenir, mais qui désormais façonne une oeuvre sensible…

S’enfuir

Récit d’un otage, Guy Delisle, Dargaud, Bruxelles, 2016, 432 pages