Le populisme est-il antidémocratique?

Illustration: Illustration Tiffet

Beau temps pour les populistes et leurs mensonges érigés sans vergogne en faits irréfutables pour : redonner à l’Amérique sa grandeur d’antan, un Brexit, ne plus subir l’invasion des étrangers, retrouver la fierté dans une équipe de hockey de la ligue nationale ou dans un examen de citoyenneté imposé à des immigrants.

Que ce soit dans une campagne électorale américaine, un débat passé sur une charte de valeurs, dans la bouche de Marine Le Pen, sur les ondes de la radio privée de Québec, le populisme, ce discours politique qui abuse du bon sens pour dénigrer le système, ses représentants et ses élites, semble avoir trouvé dans le présent un terreau fertile à son expansion. Et tout ça, même si cela induit des événements médiatiques souvent divertissants, est loin d’être réjouissant, estime le philosophe allemand et théoricien de la politique contemporaine Jan-Werner Müller, qui ne voit dans la montée du populisme rien de moins que la mort annoncée de la démocratie. Une mort que seule une citoyenneté renouvelée, plus active et consciente des limites de la représentation politique peut venir enrayer, croit pour sa part la philosophe française Myriam Revault d’Allonnes.

Les deux penseurs se parlent cet automne, sans préméditation aucune, dans deux essais distincts qui autopsient deux des nombreux travers portés par le présent : la menace du populisme et le déficit de la représentation politique qui finalement le nourrit.

« Le populisme est un phénomène qui nous contraint à réfléchir à ce que nous attendons à proprement parler de la démocratie, à ce que nous voulons atteindre avec elle », écrit Jan-Werner Müller dans Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace. La réflexion serait même urgente, tant le populisme, dans sa forme moderne, semble conduire l’humanité au bord du gouffre. « Les populistes ont tendance à montrer de l’hostilité à l’encontre de la démocratie, […] à être antidémocratique », mais à être également, soutient-il, antiélitaire, antipluraliste, et ce, pour la défense d’un peuple fantasmé, qu’ils construisent comme une entité homogène forcément improbable.

Le mensonge — un autre — est vicieux puisqu’il tend, dans la perspective populiste, à « cristalliser les identités multiples et fluctuantes qui composent les nations en une identité nationale stable et pérenne, ce qui est tout simplement impossible et faux », résume à l’autre bout du fil Myriam Revault d’Allonnes, qui signe Le miroir et la scène, une réflexion à la densité assumée sur la crise de la représentation politique et sur les façons d’en sortir. « Les identités sont forcément précaires et mouvantes. » Or, en cherchant à les figer, à les présenter comme une entité naturelle pour ensuite appeler à la représenter, à la défendre, à l’incarner, le politicien populiste tend surtout à entretenir une crise de la représentation politique qui sert sa cause et lui permet de continuer à avancer, dit-elle.

Pourfendre les élites

Tout est pouvoir de conviction. Au peuple homogène, les populistes, écrit Jan-Werner Müller, opposent avec force des élites qui « mèneraient une politique inique », qui seraient « immorales, corrompues et parasitaires » et qui chercheraient à dépouiller le peuple de ses prérogatives, forgeant par le fait même des revendications claires dans des formules simples. Ces formules appellent au retour d’une grandeur que l’on affirme avoir perdu ou d’un pays que l’on prétend s’être fait voler, parfois par un ennemi intérieur. Le constat s’accompagne souvent d’une « hostilité à l’encontre des élites académiques établies » et de réserves formulées contre « des Parlements, ces institutions inévitablement pluralistes ».

Les populistes pratiquent aussi « un clientélisme de masse et cherchent à discréditer toute opposition, que ce soit au sein de la société civile ou dans les médias », dans un tout qui, même s’il peut sembler puiser dans l’anti-intellectualisme, dit Müller, confère surtout au « solide bon sens » la capacité de « tout expliquer, sans grande difficulté ».

« Pour être populiste, il n’est en rien nécessaire d’être nationaliste, raciste ou partisan d’un quelconque chauvinisme éthique, ajoute le philosophe allemand. Mais les populistes ont besoin d’une sorte de critère moral préexistant à toute décision », critère qui sépare le bon peuple des mauvaises élites et qui permet de discriminer ceux qui peuvent faire partie du peuple authentique de ceux qui ne le peuvent pas. Un peuple, d’ailleurs, dont la participation à l’exercice du pouvoir n’est pas souhaitée par les populistes, autrement que le jour de l’élection, s’entend.

Déléguer et attendre

La passivité est cultivée à l’ère du populisme, où les formes traditionnelles de la politique, fortement remise en question, donnent ce carburant au désintérêt dans la chose politique. Elle alimente au passage l’illusion d’une représentation, dit Myriam Revault d’Allonnes, qui, en s’appuyant sur la recherche d’élus qui nous ressemblent, qui nous comprennent, ne peut qu’amener frustrations et déceptions.

« Être représenté en politique n’est pas qu’une délégation de pouvoir qui se joue seulement le jour de l’élection, explique-t-elle. Le lien représentatif doit être enrichi par les formes d’action des citoyens. » Elle parle de substituer une démocratie participative à une démocratie représentative, particulièrement pour enrayer cette quête vaine de représentants « mieux que nous-même et en même temps qui nous ressemblent », quête qui ne peut conduire que dans une impasse.

« Actuellement, le peuple attend que le souverain écrive la pièce de théâtre dans laquelle il va jouer, dit-elle en reprenant ici une métaphore du pouvoir et de la représentation écrite par le philosophe anglais Thomas Hobbes au XVIIe siècle. Or, le peuple est l’auteur de la pièce. S’il a l’impression qu’elle n’est pas jouée, c’est qu’il ne l’a pas encore écrite. »

Le vide peut être angoissant. Mais pour elle, il est surtout une chance à saisir. « Quand l’avenir est écrit d’avance, on n’a plus besoin d’agir, dit-elle. Là, nous sommes en train de changer de monde, nous sommes en pleine période d’élaboration, dans un rapport à l’avenir qui n’est pas dessiné. La menace la plus grande n’est donc pas cette incertitude, c’est surtout de ne plus écrire la pièce de théâtre et de laisser les populistes l’écrire pour nous. »

Jan-Werner Müller le croit aussi, d’ailleurs, en rappelant que « la démocratie est toujours chose difficile et nerveusement éprouvante », mais aussi en appelant les défenseurs de la démocratie à se confronter aux populistes « les yeux dans les yeux », au lieu « de vouloir, avec condescendance, les soigner ». « On gagne peu en connaissance (et en influence politique) à pathologiser le populisme : celui-ci n’est pas une maladie et n’est pas non plus une pathologie normale de la politique, quant aux personnes qui votent pour les populistes, elles ne sont pas toutes des cas pour thérapeutes politiques et moins encore de la racaille », comme les a un jour qualifiées le social-démocrate et vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel.

« La tendance qu’ont les libéraux à exclure tout bonnement les mouvances populistes d’opposition est problématique. En effet, en procédant ainsi, on fait très exactement ce que l’on reproche à juste titre aux populistes de faire eux-mêmes : on exclut au nom de la morale », d’un monopole d’une représentation qui ne peut survivre à la diversité des sociétés modernes, poursuit Müller. « Au lieu de discréditer les populistes à l’aide d’arguments moraux, les démocrates libéraux devraient débattre dans un premier temps avec eux, ne fût-ce que pour rétablir justement les faits.»

Qu’est-ce que le populisme. Définir enfin la menace

Jan-Werner Müller, Première Parallèle, Paris, 2016, 196 pages et «Le miroir et la scène. Ce que peut la représentation politique», Myriam Revault d’Allonnes, Seuil, Paris, 2016, 200 pages. Ce livre sera en librairie début novembre.

7 commentaires
  • Maryse Veilleux - Abonnée 8 octobre 2016 09 h 40

    Le terreau qui crée cette mouvance

    Cette tendance populiste est effectivement bien sentie et inquiétante au sens où elle est propice à engendrer des chefs politiques extrémistes et à générer de grandes guerres. Par contre il faut se demander comment cet aboutissement a été rendu possible: je vous dirais la mainmise du 1% au niveau mondial et ses manipulations politiques, sans égard aux partis. Nous ressentons certains politiciens sincères dans leur volonté de faire des changements mais dans plusieurs pays, une fois au pouvoir, peu importe le changement de parti, l'orientation néolibérale demeure la même. Et ils ont une machine bien huilée pour manipuler l'opinion publique.

    Si nous prenons le cas des USA, l'immobilisme créé par la crise entre la Maison blanche et le congrès fait en sorte que le pays fait du sur place. Et les traders lors de la crise financière de 2008 ont créé une bulle immobilière qui a conduit à la faillite de milliers de ménages qui se retrouvent à la rue, les syndicats - à l'origine de la classe moyenne - subissent des attaques sans précédents et perdent du terrain. Ces citoyens, qui tombent dans la pauvreté et voient leurs maisons bien souvent rachetées par des étrangers, à faible coût, ressentent énormément de colère et d'impuissance, c'est ce qu'incarne Trump par son arrogance. Le problème est que beaucoup de personnes de cette classe sociale ne sont pas suffisamment éduqués pour saisir les manipulations de masse et ne vont pas le faire. Le système d'éducation américain était très dispendieux et inaccessible à la très grande majorité d'entre eux - depuis la guerre du Viet-Nam où les manifestations publiques étaient massives pour leur retrait de ce pays -. Tous ces facteurs créent la situation décrite ci-haut et les USA n'étaient qu'un exemple, nous pourrions reprendre l'analyse pour chaque pays, chaque région.

  • Marc Therrien - Abonné 8 octobre 2016 14 h 33

    Démoratie et souveraineté du peuple

    Mathématiquement le populisme est démocratique s'il permet à la majorité du peuple qui ne fait pas partie de l'élite minoritaire d'exercer sa voix et ses voies. Il serait paradoxal de constater que l'élite minoritaire, qui est supposée posséder des capacités intellectuelles et morales supérieures qui la rend aptes à bien gouverner, ait peur du pouvoir du peuple. À moins que la seule force du plus grand nombre soit suffisante pour l'effrayer. Ceci dit, en lien avec un autre article paru aujourd'hui, ''Des béotiens affairistes à l'assaut des Cégeps'', il y a lieu de s'inquiéter d'un mouvement de transformation de l'éducation des jeunes esprits qui pourrait avoir pour conséquence de réduire l'espace de leur vie psychique donc, de leur capacité de transcendance favorisée par l'art, la littérature, la philosophie, etc. La réduction de la capacité de transcendance de l'humain risque d'entraîner l'effritement de la société humaine civilisée et de nous ramener à l'immanence de l'état de nature où la concurrence effrénée entre les individus et la lutte féroce pour occuper "les places au soleil" limitées permettant la possession et la jouissance sans limite des biens matériels, entraîneraient une hausse de l'agressivité et de la violence inhérentes aux rapports de prédation.

    Marc Therrien

  • Jean-Paul Carrier - Abonné 8 octobre 2016 15 h 40

    La faute des autres

    Il ne faut pas perdre de vue que la bulle immobilière ne fut pas créée que par l'élite du 1%, les traders.

    L'appât du gain recherché par la classe moyenne, qui hypothéquait leur résidence en haut de la valeur marchande en spéculant sur le marché et dans le but de se payer: auto de luxe, bateau et autres. C'est toujours facile de blâmer les autres quand ça tourne mal. La faillite, ils ont couru après. Après on est ou on n’est pas responsable de ses actions. Ce n'est pas parce que l'on me dit que c'est plus beau en bas du précipice que je vais me jeter dans le vide.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 8 octobre 2016 16 h 40

    L'éveil de la conscience est-il mauvais?

    Pour les « bien-pensants », le populisme se présente comme un grand panier dans lequel ils placent sans vergogne toute idée qui dérange leur ordre établi.

  • Nadia Alexan - Abonnée 8 octobre 2016 21 h 22

    Notre démocratie est malade!

    Notre démocratie est définitivement malade. On a simplement à constater la souffrance des 99% aux dépens du 1% qui accaparent tout, sans se soucier des conséquences de leur cupidité. Malheureusement, nos politiciens font tout pour faire plaisir aux élites qui constituent le 1%. Nous avons un système de Robin des Bois à l'envers: prendre des pauvres pour donner aux riches, en matière de subventions, de la fiscalité, des paradis fiscaux où les sociétés puissent cacher leurs profits loin du fisc, nos lois favorisent les plus nantis. En matière du commerce, les Accords de libre-échange donnent des pouvoirs démesurés aux multinationales. On saccage la nature, les forêts, l'eau, les rivières, en faveur de quelques pétrolières, et finalement, on facilite la porte tournante entre les élus et les sociétés et tant pis pour le bien commun. Dans ce contexte, on ne peut pas dire que la démocratie est en bonne santé! Des réformateurs comme Bernie Sanders et Ralph Nader essayent de lancer un défi à l'ordre établi, sans pour autant appeler au populisme!