Pour une révolution de l’instinct

Écrit pendant la Première Guerre mondiale, le livre de Bertrand Russell contient des idées pacifistes et anticapitalistes.
Photo: Domaine public Écrit pendant la Première Guerre mondiale, le livre de Bertrand Russell contient des idées pacifistes et anticapitalistes.

Ce qui frappe dans Idéaux politiques, de Bertrand Russell (1872-1970), c’est la victoire des pulsions créatrices sur les pulsions de possession que le philosophe, mathématicien et logicien britannique souhaite pour changer le monde. La première traduction française intégrale de l’ouvrage de 1917, faite et présentée par les essayistes québécois Normand Baillargeon et Chantal Santerre, préconise, hors du socialisme officiel, une révolution inattendue de l’instinct.

Publié au cours de la Première Guerre mondiale (1914-1918), dont on souligne ces années-ci le centenaire, le livre de Russell renferme des idées pacifistes et anticapitalistes. Elles ne sont pas étrangères à la destitution de l’auteur, dès 1916, de sa charge pédagogique à l’Université de Cambridge, au retrait de son passeport et aux quelques mois de prison que lui coûta, en 1918, son militantisme.

Cependant, au-delà des circonstances de l’époque, la pensée politique de Russell repose sur un principe peu considéré, même de nos jours, par les analystes du pouvoir. Le philosophe le définit comme « quelque chose de distinctif sans lequel aucun homme ou aucune femme ne peut accomplir quoi que ce soit de quelque importance et qui ferait en sorte qu’il ou elle conserve cette dignité propre aux êtres humains – à moins d’en être privé par une machine économique ou gouvernementale ».


Une psychologie humaniste

Ce principe de l’individualité s’exprime par les pulsions créatrices, opposées, aux yeux de Russell, à l’instinct de possession qui, toujours selon lui, conduit à l’injustice sociale et à la guerre. Il est remarquable qu’à l’inverse de Karl Marx (1818-1883), qui, formé par le droit, l’histoire et la philosophie, donnait une explication dite scientifique à l’évolution du monde, le Britannique, plus jeune de deux générations et rompu à lascience exacte, en donne, quant à lui, une explication propre àune psychologie humaniste.

Russell soutient que sans la libre expression de la créativité personnelle, surtout dans la science et les arts, une société deviendrait « morne, sans vie », voire « sans but ni raison ». Voilà pourquoi, affirme-t-il, promouvoir cette créativité devrait « être le premier but de toutes les institutions politiques ». Mais ni le capitalisme ni le socialisme d’État, d’inspiration marxiste ou autre, ne leur permettraient, d’après lui, de l’atteindre, car il estime que les deux sont rongés par l’appétit de la possession.

Ce n’est pas tant, pour Russell, l’accaparement des biens matériels par les riches qui ruine la société que l’accaparement du pouvoir par une élite. Sa conclusion est d’une logique impeccable : socialisme officiel et capitalisme reposent sur la même inégalité, seule la distribution des biens y diffère. Le socialisme libertaire et créatif qu’il propose comme remède est, quant à lui, aussi casse-cou qu’exaltant.

Idéaux politiques

Bertrand Russell, Écosociété, Montréal, 2016, 112 pages