Les âmes mortes de la Finlande

La famille Tiggar au bord de la route, œuvre du peintre finlandais Robert Wilhelm Ekman, 1860
Photo: Domaine public La famille Tiggar au bord de la route, œuvre du peintre finlandais Robert Wilhelm Ekman, 1860

L’année 1867 en Finlande reste encore dans les consciences. Des étés exceptionnellement froids avaient été la cause d’une série noire de mauvaises récoltes. La légende raconte même qu’à plusieurs endroits, rivières et lacs étaient encore recouverts de glace en juin. Cette année-là, malgré un été presque normal, le retour du gel dès le mois de septembre avait anéanti tous les espoirs.

Cet automne-là, la famine a augmenté son emprise sur le pays, jetant sur les chemins des milliers de familles de paysans qui croyaient à tort pouvoir trouver de quoi survivre dans les villes. Pour tromper son estomac, il était devenu courant de fabriquer du pain en mélangeant de l’écorce de pin et du lichen à quelques poignées de farine — au risque de s’empoisonner.

Frappés successivement par la faim, le froid, le scorbut et le typhus, les gens tombaient comme des mouches. En Suède et en Finlande, on estime que jusqu’à 15 % de la population aurait péri à la suite de cette catastrophe qui a servi de prélude à un vaste mouvement d’immigration — surtout vers les États-Unis.

Le journaliste et photographe Aki Ollikainen, né en 1973, se penche dans La faim blanche sur cet épisode sombre de l’histoire de la Finlande.

On y suit au plus près Marja, une jeune mère, et ses deux enfants, jetés sur les routes et livrés à la merci du hasard, de la générosité ou de l’avidité des gens qu’ils vont croiser. Elle a laissé derrière son mari, beaucoup trop faible pour les suivre. Ils marchent à travers l’hiver avec l’espoirinsensé d’atteindre Saint-Pétersbourg où, croit-elle, ils vont trouver à se nourrir. Un combat pour la vie perdu d’avance dans un tourbillon de cauchemars et d’hallucinations.

La mort avance elle aussi et se rencontre partout. D’autres personnages vont également croiser leur route : paysans méfiants, profiteurs de tout poil, hommes de foi, bons samaritains. Et puis en haut, tout en haut, des politiciens impuissants, simples pions d’un gouvernement lui aussi pris à la gorge et par surprise, ayant épuisé ses capacités d’emprunt et incapable de venir en aide à sa population.

Teo, un jeune médecin qui ne croit pas en Dieu, amoureux sans se l’avouer d’une jeune femme qui se prostitue, essaiera de faire sa part. Témoin direct et conscience tourmentée, il refuse d’admettre — contrairement à bien d’autres — que cette catastrophe ne soit que l’expression de la colère de Dieu. Or, s’il n’y a pas de Dieu, c’est qu’il n’y a pas non plus de destin.

Tout relèverait-il alors du hasard ? Mais est-ce aussi par hasard si ce sont les pauvres (et seulement eux) qui meurent de faim et de froid par milliers ? Poser la question, croit le médecin en colère, c’est aussi y répondre.

Aki Ollikainen, pudique et implacable, fait avancer son terrible récit à coups de touches impressionnistes, accumulant les épisodes sans s’encombrer d’une narration exhaustive. À chacun de leurs pas au coeur de paysages rendus à une nature hostile, les affamés de l’écrivain finlandais sont confrontés à une humanité en déroute.

« Plus nous glissons près d’elle, plus nos mains cherchent frénétiquement à attraper les chaînes passant à notre portée. Nous courons après un feu follet, chacun poussé par sa propre obsession. La longueur de nos chaînes montre les frontières de notre liberté, il n’y a qu’en nous contentant de notre sort que nous pouvons vivre sans nous en soucier. Nos désirs sont les plus durs jougs. Une fois ceux-ci étouffés, plus besoin de se débattre. »
 
Extrait de «La faim blanche»

La faim blanche

Aki Ollikainen, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, La Peuplade, Chicoutimi, 2016, 180 pages