La fabrique d’agents doubles

Le romancier sonde le silence pour en faire ressortir les voix de destins pas toujours malheureux.
Photo: François Guillot Agence France-Presse Le romancier sonde le silence pour en faire ressortir les voix de destins pas toujours malheureux.

Dans le Japon de la fin des années 1970, on signale la disparition de personnes sans la moindre explication. C’est un cauchemar, cet escamotage insensé de gens ordinaires. Or, une espionne nord-coréenne, démasquée en Corée du Sud, révèle un jour comment elle a été formée pour se fondre dans la société japonaise.

À partir de là, on soupçonne que des Japonais, après avoir été enfermés dans des sacs, jetés sur des bateaux, arrachés à leur vie, sont détenus en Corée du Nord. Là, on les a transformés en agents d’information pour espions. On comprend désormais où se trouvent les disparus.

Des pourparlers s’engagent alors entre les deux gouvernements pour que ces gens anonymes, kidnappés au hasard, mais résilients, soient rendus à leur pays, à leurs familles, à leur identité véritable. Des relations commerciales et des négociations politiques permettent de faire certaines pressions sur le gouvernement scélérat. Il y a officiellement dix-sept cas. Pyongyang en reconnaîtra treize. Cinq d’entre eux reviendront au Japon à partir de 2002, déphasés par l’exil.

Ces « éclipses japonaises », Faye les raconte. En plongeant dans cette suite de faits divers troublants, pratique politique criminelle s’il en est, il reconstitue ces traumas documentés par des témoignages. Il les appelle « le grand fleuve » des histoires « pareilles au Nil », sans commencement, parce qu’elles se répètent dans la nuit des temps.

Enquête

En 2010, Éric Faye recevait le Grand Prix du roman de l’Académie française pour Nagasaki, qui a connu un beau succès international. Lauréat de la Villa Kujoyama à Kyoto, il a été étonné, en sillonnant le Japon, de constater les liens qui unissent ce pays aux lettres françaises ; il en a tiré Malgré Fukushima. Journal japonais. Il avait alors déjà en tête cette affaire singulière d’enlèvements, et il rencontra des victimes, qui confirmèrent de leur histoire ce que la presse avait mis au grand jour.

On a pu voir des reportages à la télévision et des films, ou lire des récits sur ces étranges réunifications. Le plus connu est celui de l’Américain Charles Robert Jenkins, enlevé en 1966 ; son livre est paru en 2008 en Californie. Rencontré sur son île de Sadogashima, il devient Jim Selkirk dans Éclipses japonaises. « Voilà ce qui attend Jim Selkirk : donner une suite à L’Odyssée. Ulysse redevient M. Tout-le-monde. » Ce à quoi contribue l’écrivain, troublé par de tels destins.

Des articles de fond (notamment ceux de Philippe Pons dans Le Monde) au roman d’Éric Faye, le glissement couvre l’étendue d’une mosaïque humaine. L’écriture romanesque demeure sobre, quelque peu distante, un peu à la manière nippone, mais surtout, elle respecte cet écart insondable des vies brisées par l’effroi, la séparation, l’exil, l’absence de sens.

L’écrivain explore toutefois le silence. Il lui faut briser « cet énorme glacis maritime qui séparait deux civilisations », en l’occurrence l’effet d’un film réalisé à Pyongyang et visionné au Japon, où une des familles reconnaît le fils enlevé trente ans auparavant. Le sentiment fait jaillir l’existence d’un au-delà, un mélange d’incrédulité et de honte, la propulsion dans le temps.

Du fil à retordre

Les vies de ces gens enlevés, à en croire Faye, n’ont pas toutes été malheureuses. Ainsi approfondit-il le cas de Setsuko Okada, enlevée à 16 ans en 1977, devenue Chai Sae-jin pour de bon à 22 ans. Un étrange parcours qui se retourne plusieurs fois.

Il y a eu le drame, la coupure, puis un endoctrinement dans le conditionnement général communiste de la Corée du Nord. Des mariages. Des familles. Des emplois surveillés constamment. La dictature dans le privé, sans barrière autre que le vissage absolu du pays, parfois sans les camps de redressement. Certains ont joué la double carte. D’autres en sont morts.

Officieusement, ils auraient été plus de 70 Japonais pris en otages. Il resterait encore de nombreuses personnes ainsi détournées et captives en Corée du Nord. Ne parlons pas des espions.

Éclipses japonaises

Éric Faye, Seuil, Paris, 2016, 229 pages