L’amour au temps du doctorat

Entre candeur et mélancolie, science et mouvement, l’auteur Jonathan Ruel semble avoir trouvé une voix bien à lui.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Entre candeur et mélancolie, science et mouvement, l’auteur Jonathan Ruel semble avoir trouvé une voix bien à lui.

On sait aujourd’hui que lorsqu’on lève les yeux vers les étoiles, c’est en réalité le passé qu’on aperçoit — un passé parfois « distant » de millions d’années. De Montréal à Boston, d’Istanbul à Chicago en passant par le Chili, un étudiant en physique, passionné d’observation spatiale qui rêve aussi de devenir « écrivain sans le sou », traîne sa croix en scrutant une histoire de plus en plus lointaine.

Ils venaient à peine de se rencontrer. Jonathan devait bientôt quitter Montréal pour amorcer des études doctorales en physique à l’Université Harvard, près de Boston. Partie sans laisser d’adresse, volatilisée, le coeur brisé, Marie-Hélène, elle, est peut-être partie faire de la coopération quelque part en Amérique centrale. Mais peut-être est-elle ailleurs. Il n’en sait rien — et ne veut peut-être pas vraiment le savoir.

Chronique d’une obsession amoureuse sans issue, L’astronome dur à cuire, le premier roman de Jonathan Ruel, tente à sa façon de recomposer le fil tortueux des événements qui ont mené à cette catastrophe à petite échelle. Un dernier rendez-vous manqué et des adieux ratés qui ont condamné le narrateur à aimer en silence et jusqu’à la folie un fantôme pour quelques années.

Même si d’autres femmes ont par la suite pu compter pour lui. Des femmes aimées ou simplement entrevues, qui ressemblent à Marie-Hélène, portent son prénom ou qui ne la rappellent parfois en rien. Comme Moira, une Américaine de l’Iowa qui comme lui a grandi sur une ferme et incarne à ses yeux « toute l’Amérique, exubérante et mythique. »

Pour le plaisir, ces deux-là vont rédiger ensemble une sorte d’« Évangile secret », un témoignage iconoclaste sur la vie de Jésus, dont le roman nous livre de nombreux extraits. Imaginant que des forces obscures sont à leurs trousses, ils s’amusent à voyager sous de fausses identités. Ce qui n’était d’abord qu’un jeu, entre la théologie et l’invention littéraire, une manière de faux thriller fait maison pour se divertir de leurs études exigeantes et pimenter leur relation, se mue peu à peu en invention aux implications plus sérieuses lorsqu’ils ont l’impression d’être réellement poursuivis…

Mais leur relation ne sera pas suffisante, au point où Moira envisage de quitter son copain (eh oui), qui étudie dans une autre ville. « Moira qui m’avait pris temporairement dans son coeur, peut-être comme son arrière-grand-mère aurait permis à un quêteux de dormir dans la grange et lui aurait donné un morceau de tarte. » Les mains vides et à nouveau libre de penser à Marie-Hélène, le narrateur se dit qu’il pourrait peut-être essayer de la retrouver.

Elle ou son équivalent féminin. Car au fond, elle n’est peut-être rien de plus qu’une image, la forme que prend depuis toujours son « désir d’aimer et d’être aimé d’une seule femme ».

L’astronome dur à cuire est un roman d’apprentissage amoureux et une tentative d’exorcisme sentimental. « Nous étions si ignorants. J’avais vingt et un ans et elle, vingt, et je nous croyais pleinement adultes, mais nous étions si ignorants. »

Né en 1983 à Saint-Charles-de-Bellechasse, fils d’agriculteurs, Jonathan Ruel a lui aussi obtenu il y a quelques années un doctorat en physique de Harvard. À l’évidence, son roman prend pour décor une réalité qu’il semble connaître. Tout le reste, dirait Antoine Blondin, n’est « que litres et ratures ».

Un roman qui fait preuve d’une certaine maîtrise, avec quelques défauts qui ont un peu aussi le charme des commencements — trop de dialogues, une profusion de digressions pas toujours pertinentes, quelques longueurs et une structure narrative qui n’est pas des plus convaincantes. Mais Jonathan Ruel semble avoir trouvé une voix bien à lui, faite de candeur et de mélancolie, de science et de mouvement. Ce qui n’est pas rien.

L’astronome dur à cuire

Jonathan Ruel, Druide, Montréal, 2016, 520 pages