Dix ans de folie et de parasitisme à Trois-Rivières

Érika Soucy
Photo: Mathieu Poirier Érika Soucy

Comme bien des bonnes idées, celle-là a bourgeonné autour d’un comptoir, en l’occurrence celui du défunt bar Le Charlot. Le Festival international de la poésie de Trois-Rivières (FPTR) mériterait, comme tous les grands festivals dignes de ce nom, son Off, lance un soir, presque sur le ton de la boutade, le proprio Alexandre Gauthier. Érika Soucy, qui a alors 19 ans, le prend au mot. Peu importe qu’il ne reste que trois semaines avant l’événement, un Off-FPTR il y aura.

« Quand j’ai commencé, c’était pas cool comme ce l’est aujourd’hui, de lire de la poésie sur un stage », observe la fondatrice et coorganisatrice de cette dixième édition, amorcée cette semaine. « En une décennie, j’ai vu naître une nouvelle génération de poètes complètement décomplexés, ancrés dans la culture contemporaine et dans l’oralité, qui écrivent ici et maintenant, en se foutant de si on va comprendre leurs références dans 25 ans. C’est beau. » Comme tous les Off, le sien ambitionnait d’abord de décoincer ce qui semblait s’être enlisé dans la sagesse et l’hermétisme dans l’événement dont il prendrait le contre-pied. Il fallait que ça rocke.

« Je commençais à écrire à ce moment-là », se souvient celle qui cumule aujourd’hui deux recueils et un roman, Les murailles (VLB, 2016). « Pour lire dans un micro ouvert du FPTR, tu devais avoir publié. Nous, on voulait faire entendre les p’tits nouveaux, on voulait être libres. »

Une autre poésie

Malgré les critiques acerbes d’abord formulées par le président du festival officiel, Gaston Bellemare, qui traitera ces doux dissidents de « parasites », l’Off deviendra rapidement le porte-voix d’une autre poésie québécoise, souvent jeune, parfois brouillonne, mais toujours indocile, fièrement enracinée dans une marge n’aspirant pas forcément à recevoir l’imprimatur de l’institution. Quoique la chose se produise de plus en plus. Exemple tout aussi réjouissant que parlant : Virginie Beauregard D., une amie de l’Off, remporte cette année le prix de poésie Jean-Lafrenière/Zénob, récompense décernée par le vrai FPTR.

« Ce qui a changé aussi, c’est que les filles prennent beaucoup plus de place qu’il y a dix ans », se réjouit Érika Soucy, en évoquant la plateforme littéraire en ligne Filles Missiles, menée par un collectif d’auteures se revendiquant autant de Josée Yvon que de Lana Del Rey. On leur offre d’ailleurs le 8 octobre une carte blanche, baptisée Show and Tell.

« Ce sont des filles game ! » poursuit la presque trentenaire, au sujet de ses insoumises cadettes. « Elles me font tellement de bien. J’en ai tellement jeté à la poubelle, des poèmes d’amour, parce que je pensais que c’était cucul, que ça ne se faisait pas. Avant, j’étais fière de dire que j’écrivais comme un gars. Mon prochain recueil, je le présente comme un recueil de filles. Je l’assume, et c’est grâce à elles. »

Merci Lynda

Malgré son palpable retentissement, l’Off-FPTR n’aspire pas du tout à devenir calife à la place du calife, son identité ne pouvant être dissociée de son incorruptible indépendance. Financé au moyen d’un chapeau circulant dans la foule, l’événement a été fondé « pour le trip » et continue d’exister pour les mêmes raisons, sur le mode DIY, grâce à la générosité de ses artistes bénévoles.

« Ça nous offre une liberté de fou, explique Érika Soucy. On peut se permettre d’inviter 61 lecteurs pour notre Nuit de la poésie [le 9 octobre]. Cette folie-là, on ne pourrait peut-être pas la conserver si on s’embarquait dans des demandes de subvention, ou s’il fallait mettre le logo de la Caisse populaire sur l’affiche. »

« Il y a un monsieur d’un certain âge, un peu pogné, qui, lors d’un micro ouvert, était arrivé en habit noir, très chic, et qui s’était mis à lire des poèmes érotiques qui comparaient son pénis à un tyrannosaure Rex », raconte-t-elle, en évoquant certains des moments loufoques auxquels le festival a permis d’éclore. « Il était monté sur scène en disant : “Je viens vous lire un chef-d’oeuvre.” Je pense aussi à Frank Poule, qui a fait une performance dans un bac de terre noire. Une chance que Lynda, la proprio du Mot Dit Bar [quartier général de l’Off], est toujours très compréhensive. »

Off-Festival de poésie de Trois-Rivières

Les 30 septembre, 1er, 7, 8 et 9 octobre.