Le radical libre

Le huitième roman de Serge Lamothe, romancier, poète et dramaturge, est surtout une réflexion sur la possibilité de contrôler (ou non) le cours de sa propre existence — voire de l’inventer.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le huitième roman de Serge Lamothe, romancier, poète et dramaturge, est surtout une réflexion sur la possibilité de contrôler (ou non) le cours de sa propre existence — voire de l’inventer.

« Cest une espèce de variation sur le thème calderonien de “la vie est un songe” », rappelle Serge Lamothe en évoquant le titre de la pièce fameuse de l’Espagnol, qui proposait déjà au XVIIe siècle un questionnement sur l’illusion et la réalité, sur le rêve et le jeu.

Au début de l’été 1976, à 20 ans, tout juste de retour du Nunavik où il avait travaillé durant quelques mois au recensement national, un homme s’improvise astrologue amateur et devient obsédé par une inconnue qui a oublié une valise devant sa porte. Et chacun de leur côté, au fil des quarante années qui vont suivre, ces deux parfaits inconnus se sentiront liés par des liens mystérieux sans jamais comprendre ce qui les retient l’un à l’autre. Comme un long rendez-vous manqué.

Il deviendra archiviste dans la police, lecteur insatiable et grand voyageur… immobile. Infirmière dans le Grand Nord, puis déployée en missions un peu partout à travers le monde, Maya aura en apparence une vie plus remplie — mais contaminée également par une sorte de vide intérieur. Des personnages de jumeaux cosmiques, diamétralement opposés, orphelins en partie tous les deux, qui sont à la recherche de transcendance sans le savoir, mais qui semblent se compléter à la perfection.

Puisant son titre d’un mot prononcé par Omar Sharif dans le film Lawrence d’Arabie (« C’était écrit ! »), quelque part entre le destin programmé et la fatalité, Mektoub incarne aussi — mais sans jamais la nommer — l’idée science-fictionnelle des mondes parallèles.

À travers les destins enchevêtrés de ces deux personnages qui prennent tour à tour la parole pour nous raconter leur existence l’un sans l’autre, le roman se déploie selon trois grands axes : l’invention, la destinée, l’amour. Entre les deux, comme un lien, les livres de Zoltan Galaczy, un mystérieux auteur nouvel âge qui croyait que « la civilisation allait tuer l’humain ».

Une question de liberté

Mais le huitième roman de Serge Lamothe, romancier, poète et dramaturge né à Québec en 1963, est surtout une réflexion sur la possibilité de contrôler (ou non) le cours de sa propre existence — voire de l’inventer.

« Ce qui m’a surtout intéressé ici, raconte-t-il, c’est de me demander dans quelle mesure on peut infléchir le destin, altérer notre parcours dans cette vie — ou dans ce songe. Et j’ai voulu mettre ce questionnement en parallèle avec notre destin en tant que civilisation. Sommes-nous en mesure d’éviter cette espèce de mur dans lequel, collectivement, on se précipite à vive allure ? » « Et je n’ai pas de réponse », avoue-t-il avant de ponctuer sa remarque d’un grand rire.

Même s’il n’a publié son premier livre qu’à 35 ans, Serge Lamothe rêvait déjà depuis l’âge de 12 ou 13 ans de mener cette vie d’écrivain. Il en a fait le choix, dans une certaine mesure. Et ce choix, c’est avant tout celui d’une liberté incomparable. « La liberté que la littérature offre à l’écrivain, ça ne se dit presque pas… »

À 53 ans, il partage aujourd’hui son temps entre le Québec et la France. Depuis 2002, il a été complice de presque tous les projets de François Girard, metteur en scène à l’opéra et au théâtre et cinéaste (Trente-deux films brefs sur Glenn Gould et Le violon rouge). Une collaboration qui lui permet de passer d’une adaptation de Kafka à un opéra de Wagner et à un spectacle du Cirque du Soleil (Zed, Zarkana). Un va-et-vient constant et des entreprises créatrices passionnantes, reconnaît-il, mais où la liberté a parfois aussi ses limites — le plus souvent budgétaires.

Des contraintes dont l’écrivain, tout seul devant sa page, est complètement affranchi. « C’est surtout ça qui m’a attiré vers la littérature, reconnaît-il. Cette quête toujours renouvelée de l’indicible. C’est-à-dire : essayer de faire rendre gorge à la parole et de faire dire aux mots des choses qui n’auraient pas été dites ou jamais exprimées de cette façon-là. » Depuis longtemps engagé dans une quête exploratoire, tournée vers lui ou cherchant à donner un sens à la réalité qui l’entoure, Serge Lamothe est radicalement attaché à la liberté que lui permet l’écriture.

« Et s’il y a des limites, elles sont en moi », affirme Serge Lamothe, qui n’a pas du tout le « syndrome de l’écrivain torturé ». Pour lui, écrire est avant tout une quête de liberté, la poursuite d’un sens caché des choses.

Longue portée

Après trois romans plutôt autobiographiques (La longue portée, La tierce personne, L’ange au berceau, L’Instant même, 1998, 2000 et 2002), l’écrivain a un peu changé sa signature. Même s’il ne changerait rien, dit-il, à ces premiers livres, bien reçus et dont il parle aujourd’hui comme d’un « travail de retour sur soi ».

Par la suite, avec Tarquimpol, Les Baldwin et Les enfants lumière, ses romans ont pris une tangente parfois plus expérimentale. Si avec Mektoub il fait un léger pas de côté vers le story telling, accompagné de près sur ce chemin par son éditeur, Antoine Tanguay, il a toujours l’impression de « faire du Lamothe », comme il le dit.

Ma terre est un fond d’océan, son troisième recueil de poésie, qui paraît au même moment, emprunte lui aussi les sentiers fertiles de la liberté. Comme une « hérésie miraculeuse », expose-t-il dans la préface, la poésie s’oppose « à la parole creuse et utilitariste des marchands et des promoteurs, des faiseux de lois et de règlements, des patenteux de discours et de mensonges historiques ».

« En littérature, poursuit-il, je crois beaucoup à des gens comme Blanchot, qui disait que la pérennité de la littérature tient à sa propension à disparaître. Dans ce sens, je ne suis peut-être pas de mon temps : je vois une immense différence entre l’industrie du livre et la littérature. La littérature ne cherche pas tant à être vue ou à être lue, à vendre de la copie. Elle se cherche elle-même, contrairement à ce qu’on colporte aujourd’hui de manière assez systématique. Pour moi, la littérature est d’abord une aventure personnelle. Après, qu’on puisse la partager avec des lecteurs, c’est extraordinaire. C’est du pur bonheur. »

Vitrine du livre — Mektoub, Serge Lamothe

Mektoub
Serge Lamothe
Alto
Québec, 2016, 200 pages

Roman à la tonalité mélancolique, Mektoub se déploie à travers deux narrateurs, un homme et une femme qui ne se sont jamais rencontrés, mais qui se sentent liés depuis toujours par une réalité mystérieuse qui à la fois enrichit et alourdit leur existence. « Dans un monde radicalisé, nous serions des radicaux libres », croit l’un des acteurs de cette petite cellule exclusive. De Montréal à Kuujjuaq, des Olympiques de 1976 à nos jours, ils vont chacun de leur côté tenter de faire sens de cette intuition. Servi par son écriture fine et son intelligence habituelles, Serge Lamothe livre peut-être ici l’un de ses meilleurs romans, où une science-fiction légère sert de moteur au jeu et à l’invention. Histoire d’amour impossible, éloge de l’imaginaire, variation sur le thème de la liberté et du destin, commentaire sensible sur le monde contemporain — ce théâtre de beauté et d’amour où l’on court peut-être tous à notre perte —, Mektoub séduit avec ses parts égales d’ombre et de lumière.
 
Christian Desmeules