Les amours chiennes

Sur les sites de rencontre, le ratio miracle et déception n’est pas à la faveur de l’amour, dit le jeune auteur Simon Boulerice.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Sur les sites de rencontre, le ratio miracle et déception n’est pas à la faveur de l’amour, dit le jeune auteur Simon Boulerice.

Points de convergence. Dans «Géolocaliser l’amour» (éditions de Ta mère) et dans «L’enfant mascara» (Leméac), l’auteur et dramaturge Simon Boulerice plonge en vrille dans les amours complexes, celles qui tuent pour de vrai ou qui tuent de l’intérieur, la faute à nos vies numériques. Autopsie d’un drame séculaire toujours bien ancrée dans le présent.

On connaît la chanson : les histoires d’amour finissent mal ! En général, et sans doute un peu plus à l’ère des Tinder et Grindr, ces réseaux sociaux qui permettent à l’humain connecté, peu importe son orientation sexuelle, de sortir de sa solitude, et ce, en « magasinant » une âme soeur ou en traquant cette aventure d’un soir qui, sur les coeurs de pierre, laisse des égratignures. Géolocaliser l’amour dresse, en une série de poèmes, la cartographie de ces nouveaux rapprochements humains induits par ces applications. L’amour et les sentiments y sont désormais réduits à l’état de marchandise, avec une facilité d’accès, tout comme des déceptions, des frustrations et parfois une violence que les abonnés à ces amours chiennes préfèrent souvent ne pas regarder en face.

« Dans les rencontres que j’ai pu faire par l’entremise de ces réseaux, le sentiment est partagé, dit Simon Boulerice, dont le bouquin revisite avec une plume lucide et délicate autant ses aventures que celles de ses amis. Tout le monde est conscient qu’il participe à quelque chose qui n’a pas de bon sens, mais s’y adonne quand même. »

Esprit critique, es-tu là ? Pas toujours, et ce serait la faute à la solitude, ce sentiment puissant et douloureux, moteur, selon lui, de ce nouveau commerce. « Stig Dagerman [romancier suédois] l’a très bien résumé dans Notre besoin de consolation est impossible à rassasier [publié en 1952], dit-il. L’être humain est fondamentalement carencé. Il a des brèches à colmater, et même si ces sites Internet ne sont pas très heureux, qu’ils offrent de la tendresse et de la sexualité à consommation rapide, ils animent un désir impossible à refréner. »

L’illusion du rapprochement est forte. Elle ouvrirait même la porte sur des histoires d’amour remarquables, assure Simon Boulerice qui croit en la présence d’humanité dans ces vastes catalogues humains. Mais il garde les yeux ouverts: le miracle de l’amour est possible, mais il se produit moins souvent que la déception amoureuse. Pis, il y a aussi violence, dans le rejet d’un prospect dont l’envie disparait soudainement au moment de la rencontre. Violence aussi dans les commentaires formulés parfois sur une apparence. « On en devient collectivement masochiste, dit-il. Mais c’est peut-être parce qu’on y trouve notre compte. »

Il y a de l’amour dans l’ère, mais cet amour est un brin dénaturé par des réseaux qui en font une matière jetable, dit Simon Boulerice. « On parle d’être humain, mais on le réduit, par la fiche de son profil, par sa photo qui surjoue ses forces et dissimule ses faiblesses, à l’état de produit. C’est du magasinage et c’est sans doute là toute la racine de la dysfonction : comment trouver des relations sérieuses dans des amours jetables ? »

Chez lui, le paradoxe nourrit la nostalgie. « Le caractère organique de l’amour n’est plus là, les rencontres fortuites qui fondent les histoires d’amour non plus. On est dans la fabrication des relations, dans un buffet à volonté, qui conduit sans doute l’humain vers une possible chute. »

Elle donne aussi le ton à une inquiétude devant des jeunes générations qui pourraient ne connaître de la séduction que ça. « Ce n’est pas représentatif de la vie, dit-il. La séduction se joue ici dans un cadre protégé. L’écran nous confère une armure qui nous laisse croire que l’on est plus fort. Plus fort dans la haine, dans le mensonge, mais aussi dans la séduction. Or, cette armure nous fait perdre le contact avec la fragilité de nos émotions », qui fondent pourtant les rapprochements depuis que le monde est monde.

Oui, la frénésie de ces nouveaux rapports donne le vertige, dit-il. Mais c’est de moins en moins celui de l’amour.


La mort pour l’amour

C’est une histoire tragique qu’aborde avec élégance Simon Boulerice dans L’enfant mascara, celle d’un jeune transgenre amoureux d’un garçon de son école. On est en 2008. À l’approche du 14 février, il lui demande d’être son valentin. La réponse va être d’une violence inouïe : deux balles d’arme à feu qui projettent l’enfant décomplexé dans la mort et conduit son amour impossible et vexé dans une prison fédérale pour une peine de 21 ans.

Le crime homophobe a fait vibrer l’Amérique, avant de devenir source d’inspiration pour le créateur québécois, qui plonge ici dans la tête de Larry King — c’est le nom de la victime — pendant les jours qui précèdent le drame. Il y est question d’identité sexuelle complexe et assumée, de l’arrogance de l’adolescence, de la folie de l’amour, mais aussi de ces envies de l’autre qui donnent ces ailes que la fulgurance brûle parfois.
« ton char sent le cuir et ça me rend charnel
je serais peut-être achetable, au fond?
VUS en sécurité
sous-sol du Complexe Desjardins
pour l’odeur des stationnements neufs

payer au guichet est toute une entreprise
la file s’allonge derrière nous

la machine automatisée
a la voix d’une femme malheureuse
qui diphtongue comme elle respire

je ris seul
du désespoir ténu des choses »
Extrait de «Géolocaliser l’amour»

Géolocaliser l’amour

Simon Boulerice, Éditions de Ta mère, Montréal, 2016, 244 pages et «L’enfant mascara», Leméac, Montréal, 2016, 182 pages