La démocratie au-delà du désespoir

Une participante d’Occupy Wall Street, en 2012
Photo: Emmanuel Dunand Agence France-Presse Une participante d’Occupy Wall Street, en 2012

Le peuple fait peur à bien des conservateurs. Ne se laisse-t-il pas séduire par les idées du jour au point parfois de se révolter ? Le peuple peut aussi parfois avoir peur de ses gouvernants. Dans La peur du peuple, le politologue et militant Francis Dupuis-Déri joue lumineusement sur les deux sens de l’expression. Vers 2012, du mouvement Occupy Wall Street à notre printemps érable, la démocratie directe et populaire a-t-elle pris un tournant planétaire ?

Dupuis-Déri le croit en se référant à David Graeber, participant et penseur, dès 2011, d’Occupy Wall Street. Comme l’anthropologue américain, le politologue québécois ne voit dans ce mouvement et l’altermondialisme, qui l’a précédé d’une dizaine d’années, rien de moins qu’« un projet de refondation de la démocratie ».

Au lieu de s’appuyer sur des représentants du peuple, la démocratie y devient directe, de façon plus systématique que dans la longue histoire du militantisme, c’est-à-dire, pour reprendre les mots de Dupuis-Déri, qu’elle « consiste à s’assembler pour discuter et prendre collectivement des décisions ». Si elle s’éloigne alors de l’anarchie au sens de chaos, d’absence d’autorité, elle l’inclut au sens plus rationnel d’absence de domination.

Sur les pas de Rousseau

L’essayiste traite de deux attitudes politiques opposées à l’égard de la démocratie directe : l’agoraphobie de ceux qui la repoussent et l’agoraphilie de ceux qui l’accueillent. Sa manière de voir les choses, si saugrenue qu’elle puisse paraître à certains, s’inscrit dans la lignée de Jean-Jacques Rousseau, le penseur politique encore clandestin, malgré son grand renom, de l’Occident moderne. De lui, Dupuis-Déri cite Le contrat social (1762).

Rousseau y écrit : « La volonté ne se représente point… Les députés du peuple ne sont donc ni peuvent être ses représentants. » Le politologue québécois réactualise avec brio cette idée : « L’agoraphobie politique propose qu’une élite exerce son pouvoir sur le peuple (domination), alors que l’agoraphilie politique désire que le peuple exerce son pouvoir faire (autonomie), qui est à la fois un pouvoir avec (pouvoir collectif) et un pouvoir du dedans. » Ce dernier pouvoir, plus subtil, relève de la psychologie et de la culture.

À la suite de Rousseau, qui soutenait que l’usage de la députation « nous vient du gouvernement féodal », Dupuis-Déri y discerne une injure au principe de la démocratie. Pour lui, la représentation « est à la fois une monarchie et une aristocratie électives ». Il se garde de citer le passage très lucide du penseur : « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. »

Cependant, Dupuis-Déri se reconnaît utopiste. Ami du peuple, il ose, malgré la situation désespérante d’une planète climatiquement en sursis, chercher la démocratie directe comme la seule étoile salvatrice.

La peur du peuple. Agoraphobie et agoraphilie politique

Francis Dupuis-Déri, Lux, Montréal, 2016, 464 pages

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