Polysémie des images romanesques

« J’ai écrit plusieurs scénarios, mais je ne les ai jamais tournés. Je les ai proposés, mais ça n’a pas marché. Je pense qu’on me trouvait trop radicale, même si on ne me l’a jamais dit en pleine face », dit Paule Baillargeon.
Photo: Marie-Hélène Tremblay Le Devoir « J’ai écrit plusieurs scénarios, mais je ne les ai jamais tournés. Je les ai proposés, mais ça n’a pas marché. Je pense qu’on me trouvait trop radicale, même si on ne me l’a jamais dit en pleine face », dit Paule Baillargeon.

« Je suis une créatrice, je ne fais plus de films… il fallait que je fasse quelque chose », balance Paule Baillargeon de sa voix d’éternelle jeune fille. À 71 ans, la réalisatrice, scénariste et actrice s’est lancée dans l’écriture romanesque comme on se jette à l’eau. Sans bouée.

Elle a commencé à écrire sans savoir que ce serait un roman, encore moins que ce serait publié un jour. « C’est parti tout seul », s’étonne-t-elle encore aujourd’hui.

« J’ai enlevé mes lunettes et je les ai jetées au milieu du chemin. » C’est la première phrase qui lui est venue. Elle l’a gardée. C’est la phrase qui ouvre Sous le lit, suivie par celle-ci : « Je me suis étendue nue sur le lit de verre de mes lunettes, au vent violent, à la pluie et au tremblement de terre. »

En cours de route, ignorant ce qu’elle tenait entre les mains, doutant d’elle-même, elle a demandé conseil. Elle s’est tournée vers deux écrivaines qu’elle admire : Élise Turcotte et Carole David. « Toutes les pistes étaient lancées, les chemins étaient là, explique Paule Baillargeon, mais il n’y avait rien de terminé. Élise et Carole m’ont dit de continuer, d’aller au bout de mes chemins. »

Ce qu’elle a fait. Résultat : un court roman qui fonctionne beaucoup par associations d’images. L’impression de se retrouver dans un rêve. Une image en amène une autre, et ainsi de suite. Si les transitions parfois nous échappent, chaque image parle.

« C’est surréaliste, onirique certainement, mais il y a des choses très concrètes aussi », avance l’auteure. Et comment ! À tout moment, paf, la réalité nous arrive en pleine face. Et ça peut être très violent. Du genre : une violation de domicile et une prise d’otages à coups d’AK-47. Très violent, Sous le lit, mais tendre aussi, sensuel. Traversé par une grande histoire d’amour. « L’amour, c’est le moteur de mon roman », s’enthousiasme Paule Baillargeon.

Au coeur de l’intime

Après avoir cassé ses lunettes, la narratrice, le dos en sang, est recueillie par un homme bienveillant. Qui la soigne. Peau-Rouge, c’est son nom. « C’est un gars de la terre, précise l’auteure, ce n’est pas un intellectuel, il représente le peuple. La beauté du peuple. »

Avec cet homme vieillissant, la narratrice, elle-même vieillissante, redécouvre l’amour, redécouvre son corps : « Mon corps est une prairie qui ondoie dans le vent chaud de ses lèvres, de sa bouche qui me lave, et me dévore. Il parle. Il dit je t’aime. » Alors que Peau-Rouge lui fait une « promesse terrifiante d’amour », elle n’a plus d’âge.

« J’ai vécu ça, confie Paule Baillargeon. C’est quelque chose qu’on ne s’attend pas à vivre quand on a l’âge que j’ai. Et on s’aperçoit qu’il n’y a pas d’âge. »

Pas d’âge, même si le corps, lui, a vieilli. « Ton corps est vieux, poursuit-elle. Tu aimerais tellement que ce ne soit pas le cas. Mais tu vis quand même une jeunesse, et mieux qu’une jeunesse, parce que tu es forte de toute une expérience. Tu sais que tu es dans l’amour. Tu vis un cadeau de la vie. »

Sous le lit est bel et bien un roman. Avec des scènes complètement inventées. Elle y tient. Même si elle concède que « c’est très personnel, très intime ». « J’ai mis mes tripes sur la table, ajoute-t-elle. Totalement. Et c’est épeurant. » (rires)

Dans son dernier film il y a six ans, Trente tableaux, le premier qu’elle réalisait sur un scénario de son cru depuis La cuisine rouge en 1979, elle avait amorcé une démarche autobiographique. Clairement présenté comme un autoportrait, ponctué de ses dessins, ce long métrage représentait à ses yeux un bilan de vie. « Le fait d’avoir pu le faire m’a réconciliée avec moi-même, dit-elle. Ça m’a comme lavée. J’étais triste de ne pas avoir pu faire plus de films. »

Quand elle a reçu un prix du Québec pour l’ensemble de son oeuvre cinématographique en 2009, elle était la première étonnée. Sa réaction au moment où elle a appris qu’on voulait soumettre sa candidature en dit long : « Vous ne pouvez pas me présenter, je n’ai pas d’oeuvre personnelle », s’est-elle exclamée.

« Je n’ai pas fait tous les films que je voulais faire », affirme la cinéaste, qui a reçu il y a quatre ans le Jutra hommage pour l’ensemble de sa carrière avant de se voir remettre par l’UQAM un doctorat honorifique. « J’ai fait des films de commande », insiste-t-elle. Des films écrits par d’autres ou adaptés de romans, comme Le sexe des étoiles, de Monique Proulx.

« J’aurais voulu poursuivre ma démarche personnelle après La cuisine rouge, mais ça n’a pas été possible », déplore-t-elle, constatant que ce film féministe, expérimental, sur la guerre des sexes, lui a fermé la porte des institutions. « J’ai écrit plusieurs scénarios, mais je ne les ai jamais tournés. Je les ai proposés, mais ça n’a pas marché. Je pense qu’on me trouvait trop radicale, même si on ne me l’a jamais dit en pleine face. »

La liberté retrouvée

Elle qui dit s’être battue toute sa vie pour être libre a trouvé dans l’écriture un espace d’ouverture inattendu. « Je ne décidais pas de ce que j’allais écrire. C’est la première fois que je suis vraiment entraînée par les mots, les images. »

Roman d’amour, Sous le lit, mais aussi roman politique, qui s’interroge sur le sort du peuple québécois : « Je rêve en silence de changer le peuple, de le guérir de sa mort lente », note la narratrice, qui cherche le poème idéal, celui qui réveillerait le peuple avachi devant la télé avec un bol de chips et une caisse de bière. « J’ai été indépendantiste toute ma vie. Évidemment, aujourd’hui je suis triste », laisse tomber Paule Baillargeon.

Roman féministe, bien sûr, Sous le lit. Roman de la réconciliation et du deuil, qui panse les plaies d’un avortement. Roman existentiel, tout autant, qui s’interroge sur la mort, sur la vie après la mort. « Pendant que j’écrivais, raconte l’auteure, je suis devenue effroyablement fatiguée. C’était anormal. J’étais couchée, incapable de me relever. Je me suis demandé si je n’étais pas en train de mourir… C’est passé maintenant, mais ça m’a inspirée. »

Roman hommage au cinéma, enfin, à Jean-Luc Godard en particulier, cinéaste préféré de Paule Baillargeon pour la maîtrise dont il fait preuve, mais surtout pour la liberté totale dont il témoigne dans son oeuvre.

Liberté totale : c’est l’expérience qu’elle a vécue avec Sous le lit. Oui, dit-elle, elle s’est sentie plus libre dans l’écriture de ce roman que dans tout ce qu’elle a fait au cinéma jusqu’ici. « Infiniment plus libre », précise-t-elle. Avant de conclure : « L’écriture, c’est la liberté. »


«Sous le lit» au cinéma ?

Paule Baillargeon se laisse aller à rêver. « Je trouve que mon roman pourrait faire un mosus de bon film. Pas un film à 3 millions, à 10 millions. Il faudrait que ce soit tourné par un grand réalisateur. » Pourquoi pas elle ? « Non, sincèrement je n’ai pas la capacité de faire un film comme ça. Et puis, personne ne va me donner le budget pour le faire… »

Sous le lit

Paule Baillargeon, Les Herbes rouges, Montréal, 2016, 102 pages

1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 1 octobre 2016 14 h 57

    Merci Danielle Laurin pour ce survol trés apprécié !


    Toujours admiré Paule Baillargeon pour sa démarche artistique , et

    l'éloquence , l'authenticité de ses singuliers propos .


    Douée d'une force extraordinaire , audacieuse

    rien ne l'arrête , même dans les zones inconfortables ,

    comme une FiFi Brind'Acier , elle continue de se battre

    pour la liberté .

    Une artiste rapaillée qui a choisi de créer au lieu de se conformer .