Vadrouille en ville avec Guillaume Morissette

Auteur dans son habitat naturel. À Montréal, Guillaume Morissette dit qu’il peut enfin être lui-même : une identité complexe et décomplexée.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Auteur dans son habitat naturel. À Montréal, Guillaume Morissette dit qu’il peut enfin être lui-même : une identité complexe et décomplexée.

Soirée dans le Mile-End en compagnie de Guillaume Morissette, le Jonquiérois qui écrit en anglais. L’extraterrestre autoproclamé dit aimer la fluidité de son identité, mais aussi les livres quand « ils vous défoncent la gueule ».

Vendredi soir. Dans un appartement de la rue Ducharme, quelque part à la frontière du Mile-End et d’Outremont, quatre étudiantes à la maîtrise en creative writing à Concordia, toutes habillées en blanc pour des raisons obscures, boivent des drinks à la pêche. Parmi elles : Jessica Bebenek, poète et copine de Guillaume. Jessica vient de Barrie, ville banale du nord de Toronto, du genre dont on veut se pousser au plus vite. Son amie Karissa Larocque, elle aussi poète, a fait son bac au Nouveau-Brunswick, avant de rallier Montréal.

Guillaume Morissette, lui, vient de Jonquière. Arrivé à Montréal en 2009, après une escale à Québec, il travaille dans une grande boîte de jeux vidéo, mais le refuge précieux du virtuel — il joue intensément depuis l’enfance — le satisfait de moins en moins. Comme Thomas, narrateur de New Tab (Vehicule Press), le roman qui l’a mis au monde en 2014 et qui sort aujourd’hui dans une traduction en français sous le titre Nouvel onglet, le jeune concepteur va habiter sous le même toit qu’une bande de colocataires anglos, désorganisés et oisifs, moins désenchantés et apathiques et plus assoiffés par autre chose que l’anesthésie de la vie rangée.

« Tout le monde vient de partout du côté anglo, à Montréal, ce qui donne à la communauté un petit côté Lord of the Flies [roman de William Golding paru en 1954] », observe l’écrivain au sujet du confort qu’il a trouvé parmi les marginaux du Mile-End artsy, où personne n’a d’argent et où tout le monde fait malgré tout constamment le party.

Thomas doit plancher sur un jeu de Scrabble pour téléphone intelligent. Peu importe. Au bureau, il préfère toutefois soigner sa gueule de bois, épier sur Facebook les filles rencontrées la veille et écrire des poèmes. Son âge l’angoisse presque autant que ses cheveux. Et son entrée dans le monde de la littérature tient autant du malaise que de l’épiphanie.

« Je me sentais de moins en moins propriétaire de mes idées en concevant des jeux vidéo, se souvient le jeune auteur. J’avais besoin d’une identité créative propre. Les livres ont été là pour moi. Ma première semaine à Montréal, je suis allé chez Drawn Quarterly [éditeur et librairie de la rue Bernard] et j’ai acheté pour 60 $ ou 70 $ de livres un peu à l’aveuglette, du Miranda July, du Lorrie Moore, juste pour essayer des choses nouvelles », raconte-t-il tout en marchant dans la poussière d’une avenue d’Outremont aux allures de cratère lunaire, because la construction.

« En 2009, j’ai lu plus que n’importe quelle autre année dans ma vie », poursuit Morissette, qui a aussi étudié en creative writing à Concordia. « Je lisais de la fiction contemporaine pour trouver des réponses à mes questions. Ça me faisait du bien de constater que d’autres gens étaient habités par mes préoccupations : des problèmes de communication et d’anxiété, des problèmes d’Internet. Il y a un avant et un après les livres, dans ma vie. Ken Baumann a déjà écrit sur Twitter : “Books will fuck you up”, et c’est vrai ! Les maisons d’édition devraient l’utiliser comme slogan. »

Naissance d’un nouvel écrivain québécois

La conversation avait commencé sur un ton un peu moins détendu quelques heures plus tôt au Resonance Café, sur Parc. Pourquoi ? Parce que Guillaume Morissette est un Québécois francophone qui a écrit un roman en anglais, et que c’est le genre de choses qui n’est pas anodin. « Ça m’a amusé de voir que le cahier de la rentrée du Devoir m’ait classé dans la rubrique “littérature étrangère”», fait-il valoir, plus confus qu’amer.

« Je me considère à 100 % comme un auteur québécois, assure-t-il, même si je reconnais que mon parcours est un peu particulier. Nouvel onglet est un roman à propos d’un francophone qui se met à vivre avec des colocs anglophones. Ça me semblait naturel de l’écrire en anglais. Je comprends que ça provoque des réactions, mais je voulais parler d’une expérience personnelle, pas tant de questions identitaires. »

Cette langue d’origine n’est pas étrangère au fait que New Tab emprunte aux codes de l’alternative literature, ce courant qui puise ses racines dans la culture numérique, mais qui a très peu pénétré le monde éditorial québécoise. Conjugaison d’ironie et de néo-sincérité configurées à la manière des conversations qui se jouent dans les réseaux sociaux, l’« alt lit », comme on dit, privilégie un rythme hypnotique tissé de répétitions, d’apartés, de pensées banales et de gros plans sur des détails risibles du quotidien, s’enracinant davantage dans la culture du Web que dans une littérature nationale. « Mon identité, en grandissant, c’était vraiment l’Internet, se rappelle l’auteur né en 1984. Et si je regardais la télé, c’étaient des reprises de Fresh Prince of Bel-Air. »

Extraterrestre un jour, extraterrestre toujours

Il est bientôt minuit, sur une banquette du Nouveau Palais, néo-dinner angle Bernard et du Parc, pas loin du Drawn Quarterly de la grande révélation.

As-tu l’impression d’avoir trouvé ta place dans le monde, ici à Montréal ? demande-t-on à notre compagnon d’un soir. Guillaume Morissette semble, après tout, avoir vécu en reclus, le nez contre un écran d’ordi ou une manette entre les mains, pendant tout son secondaire. Il n’est pas retourné à Jonquière depuis des lunes.

« C’est vraiment difficile à dire, laisse-t-il tomber. J’aime beaucoup Montréal. Cette ville, plus qu’une autre, me permet de me comprendre. À Montréal, je peux avoir une identité fluide, pas entièrement francophone et pas entièrement anglophone, un genre de “peu importe-phone”. Je ne sais pas si j’ai trouvé ma place, parce que je me sens à l’aise dans le rôle de l’extraterrestre. Si je me mets à me sentir trop à ma place à Montréal, il n’est pas impossible qu’un jour je décide de déménager ailleurs, juste pour me sentir comme un alien à nouveau. »

Texto le lendemain après-midi. « Guillaume, comment on traduirait ça, Books will fuck you up  », pitonne le journaliste? Réponse rapide de sa part: « Les livres vont te défoncer la gueule. »

« Juste au moment où je sortais de la station de métro, j’ai reçu un appel. Je n’ai pas répondu, ignorant le téléphone jusqu’à ce qu’il soit fatigué de quémander mon attention et force l’appel à se diriger vers ma boîte vocale. Même si j’utilisais énormément mon téléphone, je l’utilisais rarement comme un téléphone. Je détestais la sensation de discuter avec une personne invisible en criant dans un réceptacle de plastique, je préférais de loin échanger des textos. »
 
Extrait de «Nouvel onglet»

Nouvel onglet

Guillaume Morissette, traduction de Daniel Grenier, Boréal, Montréal, 2016, 256 pages