Le retour de l’exploit

La romancière Céline Minard offre des pages délicieuses aux amateurs de plein air.
Photo: Alex Brylov Getty Images La romancière Céline Minard offre des pages délicieuses aux amateurs de plein air.

La romancière Céline Minard a connu un beau succès avec Faillir être flingué, en 2013, pour son humour et sa verve narrative. À son tour, Le grand jeu, au titre bien choisi, réserve de nouvelles surprises. Deux héroïnes occupent l’action, ou plutôt le peu d’action de ce roman consacré à la méditation, agrémentée de scènes d’arts martiaux et d’escalade entre des brèches affolantes et des pitons escarpés.

Original, ce sujet, qui se situe en haute montagne, quelque part sur des parois d’une Chine imaginaire, dans un monde tonique et sportif, sans contact avec la civilisation. Deux personnages s’y défient, sans se parler, sans jamais vivre ensemble. L’un entraîne l’autre à se dépasser.

L’intérêt de ce roman tient aux prouesses de la narration elle-même, qui dispense le mystère à chaque page : l’ambiance de conte oriental fait valoir les mérites d’un jardin zen. Des questions traversent le silence, sans cesse ramenées aux sensations, et les réponses sont trouvées par des exercices physiques de haute volée.

La retraite

La narratrice s’est fait déposer tout un matériel nécessaire et suffisant pour vivre en autarcie, comme dans ces maisons du Nouveau-Mexique composées avec un attirail étonnant par des hurluberlus refusant le modernisme et les commodités. Earthship — géonefs —, disaient les hippies des années 1970, inventeurs de cet habitat écologique, peu coûteux, autosuffisant et fantasque.

Depuis ces châteaux alternatifs, à l’énergie économe, quarante ans ont passé. Or cette conception pratique d’une existence en marge non seulement perdure, mais s’est mithridatisée sous la condition d’un esprit sportif développé. Minard expose minutieusement le plateau photovoltaïque et les leds d’éclairage intérieur et extérieur de cet habitacle, qui a une allure scientifique de laboratoire. Ce refuge suspendu doit mesurer une endurance à la vie alternative et quelques données cosmiques supplémentaires. Fini le bricolage de garage, bonjour la haute technicité des ingénieurs.

Aussi la personne de cet espace enclavé entre des crêtes est-elle un moine ou bien une alpiniste experte, une grimpeuse de parois, encordée, qui sait tout des transferts de poids, de la résistance des matériaux et des minuscules saillies où s’agripper pour grimper en lézard. De délicieuses pages d’effort et de jouissance dans la dépense, de la maîtrise du vertige, plairont aux amateurs de nature. On baigne dans le retour de l’exploit. Féminin, de surcroît.

L’événement

Sans l’intrusion de Dongbin, le second personnage dans ce décor gigantesque, le roman en serait à peine un. Mais, comme dans le roman d’Andreï Makine L’archipel d’une autre vie, une poursuite s’engage dans la nature, où tous les signes sont épiés, jusqu’à la découverte complète de la rusée Dongbin, stratège puissant. Là s’arrête la similitude, car, chez Minard, la mort n’est défiée que par soi-même, épreuve du vide face à l’extrême et dans la complicité de corps à corps.

Quête romanesque, donc, mais codes imprévisibles. Un langage monastique inhabituel — inspiré de loin par le vrai Dongbin chinois ? — nous devient accessible : « Je veux imaginer une relation humaine qui n’aurait aucun rapport avec la promesse ou la menace », dit celle qui veut faire fi de toute autorité et innover par l’exploration d’un taoïsme légendaire.

L’héroïne observe ainsi la nature, dont la sienne, qui offre tant, y compris la peur ; elle se questionne, lit beaucoup, s’entraîne. Elle veut concentrer son attention tout près du sol, sentir ce qui respire en elle et autour d’elle, aller au fondamental plus qu’à l’essentiel. Entendre le battement de coeur d’une marmotte, le martèlement d’un scarabée. Comprendre qu’il s’agit du corps et non d’une idée.

On est loin de Robinson, de Moby Dick ou de Néandertal dans cette altitude. L’infiniment grand s’y ressent comme l’infiniment petit. Question d’espace, de connaissances acquises au fil du temps. Et pourtant, quelle place donner à plus grand que soi ? Minard a fait sien un mythe, une utopie rude, fascinante, orientaliste et sportive, une version alpine et féminine du surhomme.

Le Grand Jeu

Céline Minard, Rivages, Paris, 2016, 190 pages