Éloge du journalisme

Le journalisme, c’est plus qu’une profession. C’est un état d’esprit, estime Josée Boileau.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le journalisme, c’est plus qu’une profession. C’est un état d’esprit, estime Josée Boileau.

Être tenace, être curieuse, être persévérante, ne surtout pas craindre l’opinion, mais se méfier de « la force des puissants » et par-dessus tout des risques de compromission. Voilà, en substance, les conseils que livre l’ex-rédactrice en chef du Devoir, Josée Boileau, dans ses Lettres à une jeune journaliste (VLB éditeur). Le court essai sort la semaine prochaine. Il dresse un bilan de carrière et se pose en outil de transmission d’une expérience accumulée dans les 30 dernières années, bien plus qu’en testament professionnel, assure-t-elle. Transmission faite à une « jeune journaliste », au sens générique du terme.

« C’est la formule des lettres écrites à… qui impose la féminisation du titre », dit la journaliste, rencontrée cette semaine sur la terrasse de sa résidence montréalaise, tout en rappelant que Lucien Bouchard a adressé les siennes à « un jeune politicien ». Il n’a pas été le seul. La gymnaste Nadia Comaneci a également écrit ses « lettres à une jeune gymnaste » en 2004, le cuisinier Jérôme Ferrer a posé les siennes par écrit pour « un jeune chef » en 2012, Micheline Lanctôt en a fait autant pour « une jeune cinéaste » l’an dernier. « Ces lettres s’adressent bien sûr à tous les jeunes journalistes, mais mon côté féministe a été séduit par l’idée qu’ici le générique est au féminin. »

Tout en revisitant son passé professionnel, de son entrée à La Presse comme stagiaire en 1986 à sa sortie du Devoir en janvier dernier, Josée Boileau, qui aujourd’hui tient une chronique littéraire à l’émission Culture à la carte sur les ondes de Radio VM, cette antenne montréalaise pensante, membre de la Communauté francophone des radios chrétiennes (COFRAC), pose un regard optimiste sur la profession qui, même si elle traverse une crise sectorielle depuis quelques années, offre toujours des perspectives aux jeunes journalistes, à condition qu’ils envisagent leur vocation « comme un service public » et se méfient des écueils qui pourraient les faire dévier de leur route.

« La circulation de l’information aujourd’hui est extraordinaire, dit Josée Boileau, les faits sont à portée de main, mais nous avons toujours besoin de journalistes pour les démêler, pour les expliquer, les mettre en perspective et le faire avec une distance et une indépendance aujourd’hui menacées. »

La jeune journaliste, dit-elle, doit apprendre à identifier ces menaces. « Les besoins en argent des rédactions posent un réel défi au maintien de l’indépendance des journalistes. L’envahissement de la publicité dans des formats essayant de s’insérer dans le produit journalistique, les dérives de la communication commerciale qui cherche à se substituer au journalisme sont des dangers que la jeune journaliste doit identifier pour apprendre à s’en méfier. »

Selon elle, l’aspirante reporter doit avant tout se rappeler pourquoi elle décide d’entrer dans ce métier. « On ne devient pas journaliste pour servir les publicitaires, mais pour servir de conscience publique, résume Josée Boileau, pour servir le citoyen et non pas le consommateur », et le faire sans rechigner sur les heures de travail, sans attendre un emploi formaté pour tenir dans une plage horaire de 9 à 5, ajoute celle qui a dirigé la salle de rédaction du Devoir pendant plusieurs années. « Le journalisme, c’est un état d’esprit, plus qu’une profession. »

Un état d’esprit sur lequel elle dit avoir pris le temps de réfléchir dans les derniers mois et qui va continuer, assure-t-elle, à l’animer, autant dans ses interventions à la radio que dans un autre projet de livre qui devrait occuper ses prochains mois.

« Tu me diras que la ténacité ne paye pas le loyer. C’est vrai, mais c’est quand même elle qui te permettra d’arriver à tes fins. Ne te laisse pas rebuter ni par les refus ni par le portrait général du secteur : l’industrie va mal, soit, mais le désir de s’informer n’a pas disparu. »

« Je préciserai aussi qu’en dépit des sondages qui assurent que le public québécois “aime” l’information internationale et souhaiterait qu’on lui en donne davantage, il n’en est pas si avide. »

« Aujourd’hui au contraire, tout se passe en temps réel et sur la place publique : dès la publication, la qualité et la crédibilité du travail journalistique sont susceptibles d’être mises en cause et comparées à ce qui se fait ailleurs — dans les médias traditionnels ou émergents, dans des publications alternatives ou des sites militants. »
Extrait de « Lettres à une jeune journaliste »

Lettres à une jeune journaliste

Josée Boileau, VLB éditeur, Montréal, 2016, 144 pages

5 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 24 septembre 2016 07 h 49

    Je m'en ennuie de ...

    Josée Boileau, je souhaite de tout coeur qu'elle revienne au Devoir; elle a un esprit éclairé, elle est claire dans ses propos, tout comme était Lise Bissonnette dont j'appréciais énormément les éditoriaux.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 24 septembre 2016 10 h 59

    D- et A+ sur deux exemples

    "Le journalisme, c’est un état d’esprit, plus qu’une profession." (Josée Boileau)

    Un journaliste de la Presse aurait récemment eu intérêt à se rappeler cette "distance" à prendre pour ne pas réduire une nouvelle à son effet de punch. Je parle de M. Denis Lessard avec son annonce de la déclaration de Cloutier concernant les "menaces" de Lisée à l'endroit de Ouellet. Car, contrairement à la plupart des autres journalistes qui ont pris soin de préciser en titre que le commentaire venait de Cloutier, D. Lessard s'est contenté de titrer : "Lisée menace d'écarter Ouellet s'il devient chef" (22 septembre 2016). Cela aurait pu être un manque d'information ou de précision accidentel, mais non, car son article, bien que tarabiscoté, expliquait très bien le contexte, incluant la mise au point de Lisée.

    J'ai été très heurtée. Je suis revenue contre-vérifier ma lecture, car j'étais sous l'impact de la bombe, mais, saisie d'écran à l'appui, il s'agit bien de ce sensationnalisme à coups de demi-vérités qui font de la nouvelle un mensonge.

    Le choc a été chez moi d'autant plus grand que cette lecture s'est faite en parallèle à une autre concernant le changement d'attitude du New York Times dans la manière de rapporter (sens premier de 'reporter') la nouvelle. En bref, suivant la présentation de Peter Beinart dans le The Atlantic du 19 sept. 2016, contrairement à la méthode journalistique répandue, et dont le NYTimes se fait habituellement le champion, à savoir l'usage de "He said, She said" sans risque pour le journaliste et son journal, le NYT a récemment renversé la vapeur en dénonçant publiquement les mensonges du candidat américain.

    Un cas extrême dont il ne faut pas faire un exemple universel, ni une panacée, mais tout un courage à l'heure, comme dit Mme Boileau, où l'extraordinaire (et positive) circulation des données réclame plus que jamais des démêleur(e)s de information honnêtes et courageux.

  • Louis Lapointe - Abonné 24 septembre 2016 16 h 17

    Une lettre destinée à David Desjardins



    « On ne devient pas journaliste pour servir les publicitaires, mais pour servir de conscience publique, résume Josée Boileau, pour servir le citoyen et non pas le consommateur ».

    Josée Boileau devait penser au chroniqueur David Desjardins qu'elle a dû remercier lorsqu'elle a écrit cette lettre.

    David Desjardins avait, à l'époque, préféré troquer sa liberté de chroniqueur pour le collier de relationniste.

  • Bernard Morin - Abonné 24 septembre 2016 20 h 04

    J'ai hâte de livre ce bref essai. J'essaie toujours de comprendre pourquoi on ne lui a pas confié le poste de directrice du Devoir. Cette brève recension me semble apporter cetains éléments de réponse.

  • Gilles Théberge - Abonné 25 septembre 2016 11 h 22

    Je m'ennuie aussi de vous madame Boileau.

    Avec vous, je me sentais en sécurité, car vous n'avez jamais défailli lorsqu'il s'est agi de défendre la nation et la langue.