Jean-Paul Dubois, la rupture d’héritage

Dubois fait revivre la pelote basque dans cette Amérique des paris et du premier syndicalisme des pelotaris.
Photo: Guillaume Bonnaud Agence France-Presse Dubois fait revivre la pelote basque dans cette Amérique des paris et du premier syndicalisme des pelotaris.

Sélectionné au premier tour du Goncourt 2016, La succession, de Jean-Paul Dubois, croise une histoire de pelote basque et une autre d’héritage. Et pose en filigrane une question : quel est le prix à payer pour la liberté ?

Il faut être attentif à l’humour de Dubois. À son personnage, Paul Katrakilis, qui avoue si bien se tromper, sur son père, qu’après sa mort il cessera de le mépriser. C’est par l’humour qu’il se décale de ses préjugés, de ses habitudes, de son héritage, et qu’il y revient, moins frustré, après s’être frotté au monde. Tête en l’air ? Tête de mule ? L’expérience américaine l’a changé.

« Quand je revois notre vie de l’époque je ne vois qu’un barnum pathogène. Des volailles sans tête courant dans tous les sens dans une maison bien trop grande pour elles. » Voilà pour la famille. Et au jeu, est-ce mieux ? « Ces petits règlements tarabiscotés, légèrement absurdes, comme tous les interdits corsetant la plupart des sports, agissaient sur moi comme autant d’injections vitaminiques. » Cet humour est là tout le temps, sauf dans les tournois de pelote basque.

Quand il aime madame Lunde, quand il gagne sa vie comme serveur, ou comme médecin — ce qu’il était à la base —, le narrateur ne se prend pas la tête. Watson, son chien, est son meilleur ami. C’est un sentimental, content avec son pote Epifanio, à qui il laissera sa grosse Karmann, en Floride, lorsqu’il ira régler son héritage français.

On est dans les années 1970, et le Jaï-alaï de Miami est bondé d’amateurs de pelote basque. Quinze mille spectateurs de tout poil. Dubois fait tout revivre, ce sport, cette Amérique des paris et du premier syndicalisme des pelotaris, ces droits arrachés à des démons sans principes. Et ces portraits des crapules qui s’y pavanent sont sans pitié.

En 1988, on y fait encore des affaires, mais l’ambiance a changé. Qu’est-il arrivé à madame Lunde ? Et en 1991, à Donastia, lorsque le narrateur quitte Toulouse ? Tout se dénouera en Floride. En 1999, il n’a que 44 ans, il tombe malade. On se rend avec lui jusqu’en 2001. C’est la dernière page, à regret. On aurait même aimé un invraisemblable happy end.

Les Français l’aiment bien, ce Dubois. Ils ont donné le prix Femina à ce journaliste du Nouvel Observateur pour Une vie française. Ici, Pierre Foglia écrivait en 2004 : « je viens de finir Une vie française, de Jean-Paul Dubois, c’est vraiment très bon. Le titre dit tout du sujet — une vie très française — mais rien du style, qui n’est pas français du tout, il est complètement américain, le style, je ne sais pas si vous êtes un familier de Richard Ford — Indépendance, par exemple —, ce mélange de futilité et de tragique, cette existence qui pourrait être la nôtre à force de dériver pour si peu de chose. »

Cinq ans auparavant, le chroniqueur avait polémiqué avec Dubois. En bref : « Je vous l’ai dit cent fois, il faut absolument lire les nouvelles et les petites proses (Parfois je ris tout seul) de Dubois, mais ses romans, bof… » C’est fou ce que la critique peut être juste. Même sensation, au début de La succession. On hésite à continuer. Une histoire de pelote basque. Et la succession, vague, d’un médecin de Staline émigré en France, père du manieur de chistera. On se dit qu’on n’arrivera pas au bout.

Et puis, soudain, on y est. Dans le roman, formidable tout à coup, précis, vivant, attachant. Et là, on laisse Foglia à ses restrictions. On est au spectacle du langage, les points de vue fusent en bouquet.

La succession

Jean-Paul Dubois, Seuil, Paris, 2016, 234 pages