Perdu dans le temps soviétique

Si vous avez aimé «Le revenant» d’Iñárritu ou «Les huit salopards» de Tarantino, vous trouverez d’égales sensations d’énergie sauvage dans ce nouveau roman d’Andreï Makine.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Si vous avez aimé «Le revenant» d’Iñárritu ou «Les huit salopards» de Tarantino, vous trouverez d’égales sensations d’énergie sauvage dans ce nouveau roman d’Andreï Makine.

Andreï Makine, élu académicien français en mars 2016, poursuit sa grande oeuvre romanesque comme s’il s’agissait de son propre salut. Il en livre un puissant exercice dans L’archipel d’une autre vie. Titre étrange que celui-là. Archipel, selon l’étymologie, signifie « mer principale », puis « mer parsemée d’îles ». Toujours empreint de sa géographie natale, Andréï Makine en tire « une autre vie », un jadis et naguère perdu dans le temps soviétique, héroïque et affreux de la jeunesse d’un orphelin.

Cet avatar d’épisodes redoutables, de témoignages terribles sur la mentalité russe et de touches autobiographiques versant dans la tendresse concerne un narrateur de 27 ans, parti de Sibérie vers la mer d’Okhostosk en 1952, sur l’ordre d’y apprendre les rudiments de la géodésie.

Le caractère insolite de ce roman frappe dès le début, qui coïncide avec le départ du jeune homme et de ses instructeurs. Ils roulent en train pendant quatre jours vers l’Asie. On est en pleine guerre froide, les rumeurs sont des pièges. Les Américains y espionnent la flotte russe, tandis que les Russes y testent leurs missiles sous-marins. Or le but de cet Extrême-Orient russe ne sera jamais atteint.

Une rude instruction

Dans cette nature féroce, on traque un fugitif. À portée de marche, il y a la mer, où l’évadé sera coincé, pense-t-on, mais elle s’avère intouchable, car des îles masquent toujours l’horizon. Alors, on marche, en rond, de l’avant, dans la taïga et les obstacles. Pendant ce temps, on tisse des relations de domination, de révolte, de parole. Tour à tour, chacun raconte ses ambitions, ses amours ratées, ses désillusions, l’aigreur et la folie.

Tels les héros d’un film de guerre, les quatre hommes mûrs de la petite bande sont des soldats ou des officiers sans morale, exécutants malheureux, mouchards, arrivistes, criminels, consentants ou malgré eux, et accessibles à des bribes de repentir, mais sans retour possible. Toute divergence entre eux y est traitée en trahison.

Absurde, l’expérience vécue est inimitable. Elle dégénère en pugilats, bagarres, rivalités pour une femme. Avec ces rustres, la vie est épreuve de survie, où chacun s’avère l’ennemi de l’autre, à mort. Chacun y traîne les fautes de son passé, y puisant sa hargne et son caractère. Ruminations, traques militaires, insultes, privations valsent avec les rêves et l’amour que le jeune soldat, Pavel, doué d’une conscience philosophique et mystique, va réussir à trouver.

La découverte

Makine s’intéresse surtout à ce jeune homme, endurci par mimétisme, mais charismatique : « […] nous ne le vivions pas en théorie, mais dans la chair de nos âmes, pleines d’insouciance et de chagrins, de soif amoureuse et d’espoirs blessés », comme si la marche, forcée par une autorité impitoyable, menaçante, mâle et ivre, ne pouvait que déboucher sur la paix détachée des îles Chantar.

Dans la mémoire de l’écrivain aujourd’hui, les personnages et les sensations flottent en archipel. Makine signe la plupart de ses romans à la première personne. Même avant de livrer des bribes de sa propre jeunesse orpheline, il n’a cessé de se relier aux hommes pris dans des destins inhumains, forcés, hostiles, loups solitaires ou meutes s’égarant dans le pire, mais y découvrant des éclats diamantaires d’humanité.

Si vous avez aimé Le revenant d’Iñárritu ou Les huit salopards de Tarantino, vous trouverez d’égales sensations d’énergie sauvage dans L’archipel d’une autre vie. Et plus encore, une communion dans la fuite et la traque qui devient une rédemption de l’amour contre tous les maux. Fort de son riche vocabulaire, jamais le romancier n’aura été aussi clair et puissant, dans les images de partage, de démesure, d’excitation et d’immensité aphrodisiaques qui accompagnent son scénario de film d’action.

«À partir de ce jour-là, un éloignement, plus mental que physique, allait faire évanouir le monde où les hommes se haïssaient tant, le monde de Louskass, de Ratinsky, le monde de l’abri numéro dix-neuf. […] Il y avait juste le silence de la rive que je longeais, la transparence lumineuse du ciel et le très léger tintement des feuilles qui, saisies par le gel, quittaient les branches et se posaient sur le givre du sol avec cette brève sonorité de cristal.»
 
Extrait de «L'archipel d'une autre vie»

L’archipel d’une autre vie

Andreï Makine, Seuil, Paris, 2016, 283 pages