Vendre des identités nationales

Faux passeports saisis par le Bureau d’immigration de Bangkok
Photo: Nicolas Asfouri Agence France-Presse Faux passeports saisis par le Bureau d’immigration de Bangkok

Il y a peu, nombre de réfugiés sont morts en Méditerranée en tentant d’atteindre l’Europe dans des embarcations de fortune. Atossa Araxia Abrahamian s’interroge, dans Citoyennetés à vendre, sur cette tragique défaite du cosmopolitisme. Elle creuse l’oracle que prononça Melville dans Moby Dick : « Camarades de mer, le péché qui paie sa place peut voyager librement et sans passeport, tandis que la vertu pauvre se voit arrêtée, elle, à toutes les frontières. »

En citant la phrase de 1851 encore lourde de sens, la journaliste, qui détient les citoyennetés de la Suisse de son enfance, du Canadaoù elle est née et de l’Iran où avaient vécu ses parents d’ascendance russe et arménienne, soutient qu’« il serait absurde de croire qu’une institution comme la citoyenneté nationale sortira intacte de la mondialisation ».

Si des riches ont plusieurs passeports pour payer moins d’impôts, des intrigants vendent des passeports de pays pauvres à des États mieux nantis pour que ceux-ci régularisent la situation de leurs habitants apatrides.

Au terme d’une enquête très poussée, Atossa Araxia Abrahamian estime que des intermédiaires ont délivré, entre 2009 et 2011, aux travailleurs apatrides des assez prospères Émirats arabes unis, environ 20 000 passeports des Comores, archipel défavorisé de l’océan Indien, jusqu’à la fermeture de leur cabinet louche mais légal au sens strict. Malgré l’opposition en 2014 du Parlement européen, un autre cabinet louche en a délivré à Malte pour de riches étrangers soucieux d’allégements fiscaux.

Même si l’archipel méditerranéen de Malte fait partie de l’Union européenne, le principe de la souveraineté de l’État prive les instances supranationales de Bruxelles et de Strasbourg de recours contre la petite république en matière de naturalisation. Il reste, comme le souligne la collaboratrice du New York Times, que les autres pays peuvent imposer des sanctions à un État délinquant.

Voilà ce qu’ont fait les États-Unis en 2013 contre les îles caribéennes Saint-Kitts-et-Nevis en visant les « individus clandestins » qui y prennent la citoyenneté pour échapper à des obligations. Contre le marché des passeports, la sévérité est de mise. L’entente secrète entre les Émirats arabes unis et les Comores reposait en réalité, révèle l’essayiste, sur le transfert des travailleurs apatrides dans l’archipel défavorisé « de gré ou de force » !

La citoyenneté achetée ou factice et, pour parler hypocritement, la citoyenneté mondiale sont toutes des masques de l’apatridie, selon la clairvoyante Atossa Araxia Abrahamian. Elles trahissent, en effet, le refus voulu ou imposé de l’engagement envers la société qui nous a vus naître ou que nous avons adoptée. Le vrai cosmopolitisme est plus un itinéraire qu’un état d’esprit. Il rayonne à partir d’une origine.

Citoyennetés à vendre. Enquête sur le marché mondial des passeports

Atossa Araxia Abrahamian, traduit de l’anglais par Arianne Des Rochers et Alex Gauthier, Lux, Montréal, 2016, 192 pages