Des jinns et des hommes

L’écrivain britannique d’origine indienne Salman Rushdie
Photo: Gérard Julien Agence France-Presse L’écrivain britannique d’origine indienne Salman Rushdie

Ce n’est pas spontanément qu’on associe Salman Rushdie à l’humour. Et peut-être est-ce en réalité mal connaître son oeuvre. Mais Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, en librairie cette semaine, apparaît sans conteste comme l’un de ses romans les plus drôles. Rushdie y déploie son habituelle intelligence enracinée et virevoltante, perchée entre l’érudition et la dérision, promenant ses lecteurs entre le lourd et le léger. Joint par téléphone à New York, où il habite depuis le début des années 2000, l’écrivain né en 1947 à Bombay, en Inde, a accepté de répondre à quelques questions.

Son nouveau roman est une fable philosophique déjantée qui prend la défense de la liberté d’expression et nous rappelle constamment la nécessité d’inventer des histoires, qu’elles soient peuplées de jinns (des « créatures faites de fumée sans feu ») ou d’humains.

Avec la même exubérance narrative qui caractérise son oeuvre depuis Les enfants de minuit, son deuxième roman, un feu d’artifice littéraire qui lui aura permis d’obtenir le Man Booker Prize en 1981, Rushdie rend une sorte d’hommage aux grandes histoires que nous nous racontons, de l’Iliade aux Mille et une nuits. Elles forment en quelque sorte notre savoir, elles sont ce que nous comprenons du monde. Ces récits racontent aussi qui nous sommes.

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« L’époque dans laquelle nous vivons est remplie des histoires lugubres que nous produisons, estime l’écrivain. Mon histoire est le reflet du monde dans lequel nous vivons, mais je tenais à ce qu’elle ne soit pas sombre, il y en a déjà trop. Le monde est en réalité plus complexe, il contient toujours de la beauté et de l’amour et de l’horreur. Le monde est rempli de nuances et il est important pour moi que la littérature y fasse écho. »

Son livre précédent, Joseph Anton (Plon, 2012), revenait sur ses années angoissantes de semi-clandestinité après la fatwa prononcée en Iran par l’ayatollah Khomeini en 1989, à la suite de la publication l’année précédente des Versets sataniques, son 4e roman.

Dans Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, depuis une civilisation du futur, un narrateur fait pour nous le récit d’une époque lointaine et chaotique appelée « temps des étrangetés », qui correspond plus ou moins à la nôtre et qui a duré en tout et pour tout deux ans, huit mois et vingt-huit nuits — exactement mille et une nuits pendant lesquelles se sont affrontés des jinns.

M. Géronimo, un jardinier-paysagiste de New York, se met un jour à léviter sans l’avoir voulu — et ne plus porter à terre, dans sa profession, n’est pas sans inconvénient… Né Raphaël Hieronymus Manezes dans le quartier de Bandra à Bombay, fils illégitime d’un prêtre catholique « exalté », il apprendra plus tard qu’il est aussi le descendant d’une jinna descendue sur terre, Dunia, princesse de la tribu des jinns lumineux. « L’amour est rare dans le monde des jinns, mais le sexe ne s’arrête jamais », écrit-il quelque part.

Dunia, qui va s’éprendre de M. Géronimo, a été follement amoureuse il y a quelques centaines d’années du philosophe musulman Ibn Rushd, plus connu sous son nom occidental d’Averroès dans l’Espagne du XIIe siècle, répandant ainsi sur terre des générations de demi-djinns qui s’ignorent — un homme de raison tombant amoureux d’une créature fantaisiste.

Anecdote familiale

Photo: Gérard Julien Agence France-Presse

Faisons ici un bond hors de la fiction, le temps de souligner que le père de Salman Rushdie a changé son nom de famille pour honorer Ibn Rushd, philosophe, théologien, juriste et médecin musulman andalou de langue arabe, partisan de la raison contre tous les fanatismes.

« J’ai découvert cette anecdote familiale lorsque j’étais à l’université, raconte Rushdie, et j’avais tout de suite été attiré par ce personnage historique, une importante voix progressiste de son époque. J’ai toujours su qu’un jour ou l’autre j’en ferais la matière d’un livre. » Un livre rempli de personnages qui cherche à nous faire voir, par mille détours, que l’union de la raison et du fantastique donne naissance à la magie et « produit de la littérature », explique l’écrivain.

Il me semble à plusieurs égards que nous vivons à une époque très cynique. Une époque dans laquelle nous refusons souvent de croire et de faire confiance.

 

L’histoire de cette guerre des mondes où l’humanité sert de théâtre aux jinns — qu’ils soient de ténèbres ou de lumière —, l’écrivain l’a conçue aussi comme un antidote à la morosité ambiante. « Il me semble à plusieurs égards que nous vivons à une époque très cynique. Une époque dans laquelle nous refusons souvent de croire et de faire confiance à ce qui nous est appris. Or je crois que l’innocence est liée à la beauté. Il y a quelque chose à propos de la beauté, ou de la création de la beauté, qui exige une part d’innocence. J’irais même jusqu’à dire que le cynisme produit de mauvais livres. Or, l’acte d’écrire est lui-même une sorte d’optimisme. Vous créez quelque chose, tranquillement enfermé dans une pièce, en espérant que quelqu’un à l’extérieur s’y intéresse. En ce sens, je dirais qu’écrire requiert une sorte d’optimisme envers le monde dans lequel on vit. »

Une qualité que l’on retrouve chez les grands auteurs, même chez les plus sombres comme l’auteur du Château. « Il y a quelque chose de profondément comique dans la nature de la vision du monde de Kafka », rappelle à juste titre l’écrivain, qui souhaitait avec ce nouveau roman, qui nous entraîne de l’Espagne du XXIIe siècle à l’Inde et à New York, imaginer un futur dans lequel le pire n’arrive pas nécessairement. «S’il y a une chose que nous apprend l’Histoire, c’est qu’elle est pleine de surprises. »

Conte sans folklore

Photo: Gérard Julien Agence France-Presse

Et à la manière de son protagoniste, Salman Rushdie semble léviter tout au long des 300 pages de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits — roman qui se rapproche le plus d’Haroun et la mer des Histoires (1991), son premier roman jeunesse. Les digressions s’y suivent sans se ressembler, les jinns et les hommes s’y mélangent de toutes les façons. Le lecteur a tout intérêt à bien s’accrocher.

« C’est un conte de fées à propos du monde réel dans lequel nous vivons », résume-t-il. Un conte sans folklore, une machine à inventer. Un immense et libre pied de nez fait à l’horreur et à tous les enfermements.

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits

Salman Rushdie, traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Actes Sud, Paris, 2016, 320 pages

3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 8 septembre 2016 04 h 51

    Merci à vous monsieur Desmeules et à votre...

    ...invité monsieur Rushdie pour ce reposant et relaxant voyage dans un imaginaire occultant, pour un temps, la morosité, le cynisme, le désabusement, la perte de confiance voire l'ambiance très ombragée actuelle planant sur le «monde».
    J'aime lire que «l'acte d'écrire est lui-même une sorte d'optimisme». Écrire exprime, certes, une quête. De quelle nature ?
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Jacques Desmarais - Abonné 8 septembre 2016 13 h 35

    L'innocence

    J'ai aimé lire ce matin, à la une s'il vous plaît du journal Le Devoir, l'entrevue de Salman Rushdie accordée à Christian Desmeules à propos de la parution de son plus récent opus. Le besoin immémorial de raconter des histoires pour comprendre le monde, mais aussi pour le forger est le point d'orgue de tous les écrivains que Paul Auster, l'auteur de Mr Vertigo, a déjà assimilés à des extra-terrestres, peu importe leur âge, leur sexe, leur condition sociale... Ce ne sont toutefois pas tous les écrivains qui osent provoquer la lévitation... En ce sens, j'ai moi aussi particulièrement apprécié ce passage où Rushdie refuse dans ce métier parmi les plus difficiles de l'écriture le no future ambiant et les farces plates prégnantes du temps présent qui pèsent encore plus, en réalité, sur l'aliénation et les blessures des humains en ces régimes économiques si injustes et désastreux pour la maison commune. Les bonnes histoires ne sont certes pas fleurs bleues, mais les fleurs de par le monde sont si belles!

  • Richard Swain - Inscrit 9 septembre 2016 13 h 05

    D'une faute d'orthographe à . . . Victor Hugo !

    Étonné de voir le mot « djinn » transcrit en « jinn » dans votre texte, je me suis demandé comment je connaissais le mot « djinn ». La réponse se trouvait dans un magnifique poème de V. Hugo qu'un prof de français m'avait fait connaître il y a des lustres. Alors, merci, monsieur Desmeules, d'avoir fait en sorte que je redécouvre « Les Djinns » !
    Lu à haute voix, ce petit bijou de la langue française prend toute son ampleur hugolienne :

    https://www.youtube.com/watch?v=5ZZCsrMixOg