Écrivain public: la voix des sans-voix

Michel Duchesne s’est engagé comme écrivain public pour le compte d’un organisme communautaire du quartier Hochelaga-Maisonneuve.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Michel Duchesne s’est engagé comme écrivain public pour le compte d’un organisme communautaire du quartier Hochelaga-Maisonneuve.

Michel Duchesne roulait sa bosse dans le monde des arts depuis 20 ans lorsqu’il s’est engagé comme écrivain public pour le compte d’un organisme communautaire du quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal. Il voulait vivre une expérience différente. Et ça a changé sa vie.

« Il y a un avant et un après », dit-il, à l’occasion de la sortie de son roman, L’écrivain public, inspiré de cette expérience, chez Leméac.

« Après avoir travaillé 20 ans dans le milieu culturel, on se sent futile, à toujours faire du divertissement pour rendre les gens heureux. Ou à avoir la prétention de rendre les gens heureux, par la télévision ou par des pièces. J’avais envie de me sentir utile sur le terrain. J’ai cherché un travail communautaire que je pourrais faire à temps partiel. »

Durant deux ans, il se met donc au service de personnes démunies du quartier. Rédige des lettres personnelles ou remplit des formulaires gouvernementaux, côtoie la petite misère et l’analphabétisme plus ou moins fonctionnel. Prête son éducation et sa plume aux mères célibataires en détresse, aux femmes battues, aux immigrants ou aux psychiatrisés démunis.

Parfois, il a l’impression d’avoir une influence notable dans la vie des gens. Mais souvent, il sait trop bien que la lettre qu’il rédige ira tout simplement se perdre avec des dizaines d’autres.

« Quand quelqu’un vient te demander d’écrire une lettre pour avoir une place dans une coopérative d’habitation ou dans un HLM, et que tu sais qu’il va être le 392e sur la liste, c’est décourageant. »

Par contre, l’écrivain public a ses petites victoires : un logement est rénové après qu’une lettre a été envoyée, un usager se trouve un emploi après avoir refait son CV.

Noire réalité

La réalité que Michel Duchesne a côtoyée pendant deux ans reste cependant très noire.

« Il y a une grande solitude. Les gens ne connaissent souvent pas ces ressources communautaires qui sont à deux pas de chez eux, que ce soit des banques alimentaires, du gardiennage pour les mères célibataires, ou des ressources en cas de violence. Les gens sont isolés. On parle beaucoup de la communication et de l’Internet, mais souvent les gens n’y ont pas accès », se souvient-il.

Il parle aussi des logements insalubres, de la pauvreté intellectuelle, des emplois qui sont de plus en plus exclusivement affichés sur Internet.

« J’ai vu le désespoir de te chercher un emploi quand tu écris au son ou que ton CV est sur des feuilles lignées », dit-il.

Les analphabètes complets sont tout de même rares, dit-il. « Souvent, ils sont capables de décoder des mots ou des phrases, ou les grands titres des journaux. Mais quand tu les vois lire à voix haute, ils découpent les syllabes comme on le faisait au primaire, alors à la fin de la phrase, ils sont épuisés. »

Michel Duchesne ne cache pas sa colère quant au fait que certaines ressources sont utilisées à mauvais escient, les logements en coopérative ou les habitations à loyer modique, par exemple, qui sont occupés par des gens qui n’en ont plus besoin.

Le côté sombre

Il dévoile aussi le côté sombre du milieu communautaire, le fait que les organismes sont souvent en concurrence entre eux, au point qu’il a déjà entendu la directrice d’une ressource dire « touche pas à MON pauvre », pour éviter que ce dernier soit dirigé vers un autre centre communautaire.

Reste que Michel Duchesne est plein de respect pour les gens travaillant dans ce milieu, souvent pour des salaires minimes. Ils côtoient tous les jours la maladie mentale, la pauvreté, la misère. Mais ils voient aussi la grandeur et la beauté de ceux qui veulent s’en sortir et de ceux qui s’en sortent.

L’écrivain public

Michel Duchesne, Leméac, Montréal, 2016, 223 pages

3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 7 septembre 2016 09 h 06

    Merci monsieur Duchesne....

    Aucun doute que le beau de la vie vous affectionne, vous aime.
    Gaston Bourdages.

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 7 septembre 2016 11 h 24

    Chapeau à l'écrivain publique , Michel Duchesne !


    " Ayez la détermination mais aussi l'ingéniosité

    parce qu'il ne s'agit pas toujours de déplacer des montagnes ,

    mais parfois de faire des tunnels dans les montagnes . "

    ( Maître Kessani )

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 7 septembre 2016 15 h 59

    Superbe photo de Pedro Ruiz

    Bravo !