Le ciel de Kerouac, la terre de VLB

La Hudson légendaire conduite par Neal Cassady, dans laquelle traversa l'Amérique en 1949 le passif Jack Kerouac, qui jusque-là voyageait plutôt en autostop et en autocars Greyhound, aurait-elle été, en fait, une carriole invisible glissant sur la neige de la Nouvelle-Angleterre en direction du Bas-du-Fleuve, vers les paroisses ancestrales de Saint-Hubert et de Saint-Pacôme? Voilà l'étonnante question qu'on se pose après avoir lu la réédition de Jack Kérouac (avec l'accent aigu!), «essai-poulet» de Victor-Lévy Beaulieu qui, publié pour la première fois en 1972, a fait date dans l'histoire littéraire du Québec.

«Au beau milieu de l'hiver glacé, écrivait Kerouac à Cassady en 1950, j'ai découvert mon âme», comme nous le révèle l'irremplaçable édition, très documentée, de Sur la route et autres romans, publiée par Yves Buin. Kerouac, écrivain avant-gardiste, héros de la Beat Generation et de la contre-culture, associait la neige à une tragédie survenue au cours de son enfance: la mort prématurée de son frère aîné Gérard, petit saint maladif de neuf ans, qui incarnait à ses yeux un phénomène aussi peu révolutionnaire que le catholicisme canadien-français. Si Gérard était mort, cela ne pouvait signifier qu'une chose pour Jack Kerouac enfant: quitter Lowell (Massachusetts), cette terre d'exil, pour retourner au Québec. Selon Jack, Gérard ne pouvait être qu'au Québec: le Québec, c'était le ciel.

Ce secret si québécois, Kerouac, au cours de la gestation de son roman Sur la route, le dévoile étrangement à Cassady, «vrai cow-boy» du Colorado, pour l'inviter, en cette «nuit de neige» du 28 décembre 1950, à réaliser avec lui un grand rêve: devenir «les pionniers de l'âge d'Or de l'Écriture Américaine». Toute l'ampleur de la contradiction, chez le Canuck de Lowell, entre le Canadien français passéiste et l'Américain tourné vers l'avenir, Beaulieu l'a saisie avec acuité. Loin d'être, comme certains l'ont cru, une tentative québécoise d'accaparer naïvement une oeuvre de réputation internationale, son essai sur Kerouac est le récit d'un combat intérieur entre l'admiration profonde et le rejet brutal.

Beaulieu reconnaît en Kerouac l'écrivain qui, par sa fameuse prose spontanée, s'est employé «pour la première fois en Amérique» à «changer l'homme». Mais, en trouvant cette prose beaucoup moins moderne que celle de William Burroughs, il nous fait cet aveu: «Je haïssais Jack... il était pour moi le romancier québécois dans toutes ses misères... » Beaulieu oppose le Kerouac cosmopolite, païen et novateur de New York et de San Francisco au Kerouac provincial, bigot et romantique des jupes maternelles et du ghetto canadien-français de Lowell. Mais son admiration prend le dessus et finit par dissiper cette opposition.

«Je suis stupide, et même crétin, peut-être seulement canadien-français», déclare Kerouac. Comment un écrivain québécois ne pourrait-il pas se retrouver dans cet aveu désarmant? Touché par l'innocence de Kerouac, Beaulieu résout magnifiquement les contradictions entre les personnalités avant-gardiste et passéiste du Canuck en le définissant comme «le meilleur romancier canadien-français de l'Impuissance». La reconnaissance de la prééminence littéraire de Kerouac dans l'exploration autodestructrice des abîmes de la douleur québécoise ne peut que provoquer une catharsis chez nos écrivains. C'est sûrement l'idée que Beaulieu a en tête lorsqu'il affirme, à propos de l'auteur de Sur la route: «Il est important que nous annexions son oeuvre.»

Pourquoi ne pas abandonner le ciel québécois à Kerouac, qui se voyait comme «un mystique catholique, étrange, solitaire et fou», et ne pas se réserver la terre québécoise? Pour un mystique païen et volontariste comme Beaulieu, le Québec, après tout, c'est la terre. Mais pour exister, la terre a besoin d'un ciel, fût-il vide et simplement teinté du bleu de la mélancolie.

Le ciel est l'élément essentiel de toute mythologie. Beaulieu en est conscient. Il a toujours espéré l'avènement définitif d'une mythologie québécoise, comme nous le rappellent les auteurs savants de Victor-Lévy Beaulieu: un continent à explorer, précieux ouvrage publié sous la direction de Jacques Pelletier. Cette mythologie serait impensable sans la présence fulgurante du seul écrivain mythique d'envergure mondiale qui ait pu écrire: «Je suis Canadien, ce qu'on appelle Canuck, je n'ai pas su parler anglais avant cinq ou six ans, à seize ans je parlais avec un accent hésitant et j'étais un pauvre triste demeuré à l'école... » Kerouac en impose à notre imaginaire.

Ce qui compte pour nous, ce n'est pas tant Kerouac lui-même, écrivain officiellement américain, que le mythe de Kerouac, seule garantie de la pérennité de l'oeuvre. Si la littérature connaît des frontières linguistiques, la mythologie, qui la dépasse, n'en connaît aucune. Kerouac n'a pas à nous donner de leçons d'anglais. La fusion de ses personnalités québécoise et américaine, il commençait, à l'échelle de son propre mythe, à l'accomplir dans son oeuvre. Ce qu'il y a de plus profondément québécois chez Kerouac, c'est son exaltation poétique de l'Amérique plurielle et vagabonde où chacun appartient à une minorité: le continent amérindien, noir, hispanique, notre Amérique et celle de tous les autres.

«Dans mes voyages en Amérique du Nord, écrit Kerouac, je tournais en rond et j'ai vécu mainte morne tragédie.» En unissant le ciel antique à une terre nouvelle digne de l'oeuvre future de Victor-Lévy Beaulieu, Jack Kerouac n'aurait-il pas, par sa nostalgie des tribus d'un continent sauvage et protéiforme, annoncé l'éclatement probable de la tragique standardisation nord-américaine comme l'événement capital du XXIe siècle?

JACK KÉROUAC

Victor-Lévy Beaulieu

Typo

Montréal, 2004, 232 pages

SUR LA ROUTE ET AUTRES ROMANS

Jack Kerouac

Gallimard

Paris, 2003, 1428 pages

VICTOR-LÉVY BEAULIEU : UN CONTINENT À EXPLORER

Sous la direction de Jacques Pelletier

Nota bene

Québec, 2003, 456 pages