Littérature canadienne - Vie fantôme

André Breton disait du Mexique qu'il était «le seul pays au monde instinctivement surréaliste». Le pays offre un mélange de mysticisme, de violence et de contrastes qui a su magnétiser nombre de poètes en mal de paradis perdus. C'est au coeur de ce terreau fertile, parmi les fantômes et les démons intérieurs, que prend racine l'univers romanesque de George Szanto qui, après La Face cachée des pierres (XYZ éditeur, 1997), poursuit sa «trilogie mexicaine» avec La condesa María Victoria — encore une fois traduit par François Barcelo.

George — ou «Jorge» comme l'appellent ses amis mexicains —, écrivain canadien et narrateur, retourne cette fois à Michoácuaro, dans le centre-ouest du pays, au nom du comité des écrivains emprisonnés de sa section locale du P.E.N. international. Il doit y enquêter sur l'emprisonnement irrégulier d'un prêtre accusé d'avoir cambriolé une banque. Joaquín Chuscadón, connu comme écrivain sous le nom de Mono Loro, est l'auteur de La condesa de Michoácuaro — un livre qui raconte la vie d'une femme riche et puissante du XVIIIe siècle, accusée de «sacrilège».

À peine arrivé dans la petite ville de 30 000 âmes, avec sa nouvelle épouse et sa fille Kiki, Jorge commence à traduire l'ouvrage de Mono Loro tout en menant sa petite enquête. Entre les tournées obligatoires de tequila, toute une galerie de personnages fascinants, de légendes locales, de rumeurs se déploit. Dès lors, le récit alterne entre l'enquête de Jorge et l'histoire de la comtesse de Michoácuaro, María Victoria Cervantes y Gazoponda, telle que racontée par Mono Loro. Une adepte de «la supériorité naturelle de la femme», féministe avant l'heure, un peu sorcière. Un remarquable personnage de femme libre, à la fois forte et passionnée, à qui son époux décédé apparaît régulièrement — rien de plus normal.

Récit complexe, fantastique : sorcellerie, croyances

Des membres de la Nueva Belén, une communauté religieuse dissidente, kidnapperont Kiki et une autre fillette, en qui ils verront «l'Enfant innocent» qui pourra purifier la communauté. Un lieu où se déroulent d'étranges manifestations du Saint-Esprit: de nombreuses et très jeunes religieuses «parfaitement» vierges y deviennent enceintes. Enjeu du pouvoir ecclésiastique, Nueva Belén attend le dernier des quatre miracles: le retour du pape Paul VI qui leur ouvrira les portes du paradis. Le passé et le présent se rejoignent, les croyances païennes s'accommodent du catholicisme le plus conservateur à la sauce de l'Opus Dei. Et les véritables motifs de l'emprisonnement de Mono Loro se révéleront peu à peu, sur fond de corruption, de croyances païennes, de machismo.

Face à un cocktail réunissant fantômes et bourgade mexicaine, difficile de ne pas y voir l'ombre de Juan Rulfo et de son Pedro Páramo, oeuvre phare du XXe siècle mexicain: les fantômes errants de Comala, les détresses d'un monde rural soumis au pouvoir absolu d'un cacique, le parricide, l'inceste, etc.

Car George Szanto connaît son Mexique. Après avoir enseigné la littérature comparée durant plus de vingt-cinq ans à l'université McGill, Szanto habite aujourd'hui en Colombie-Britannique.

Un regard romanesque fécond qui cherche à embrasser la grande complexité de la réalité mexicaine. La condesa María Victoria nous plonge dans un monde... qui nous révèle la face cachée du Mexique.