Roman québécois - Perché entre ciel et mer

Enfant, Pan Bouyoucas a certainement creusé un petit trou dans son âme pour y enfouir les eaux turquoises et iodées de la mer Égée, le vaste ciel bleu, les parfums de gardénias, de thym et de fleurs d'oranger. Né à Beyrouth de parents grecs, il a émigré au Québec avec sa famille il y a quarante ans. Pour lui, pas de doute, il est Québécois. Mais parfois, quand la nostalgie se fait insistante, il descend en lui-même. Il en rapporte des odeurs et des couleurs méditerranéennes et les dépose dans ses livres. Dramaturge, nouvelliste et romancier, il signe avec Anna Pourquoi son sixième roman.

Ce dernier a pour cadre l'île grecque de Léros. L'esprit des dieux antiques plane sur les lieux. Un drame amoureux se joue dans l'atmosphère mystérieuse d'une forteresse byzantine accrochée au sommet d'une montagne. Conte philosophique sur le désir, les tourments de l'amour et de la foi, Anna Pourquoi se lit d'un trait.

Nicoletta, Anna et Maximos

Le roman s'ouvre sur une énigme: deux mots, Anna Pourquoi? peints en blanc sur les rochers gris acier situés à proximité de la forteresse reconvertie en monastère. Trois cents mètres plus bas, il y a la mer. «Que du bleu. À perte de vue. Le ciel. La mer.» La nuit, «l'impression qu'au moindre mouvement on puisse tomber dans le firmament n'est pas fausse». Du côté ouest de la montagne s'étend le village de Platanos, «dont les maisons à terrasses, blanchies à la chaux, dégringolent, collées les unes contre les autres, jusqu'à la mer».

La nonne Nicoletta vit seule depuis quatre ans dans le silence total de ce monastère perché entre ciel et mer. À vivre ainsi au bord du vide, à regarder les mouettes planer librement en savourant la volupté de l'abandon, certains jours elle est prise de vertige que d'aucuns qualifieraient de mystique: «À toujours regarder l'humanité de haut, ce n'est pas Dieu que je vois m'attendant les bras ouverts. Non. Je me prends pour Dieu.»

L'arrivée au monastère de Véroniki, une jeune novice d'une grande beauté, et de Maximos, diacre et peintre d'icônes, quelques semaines plus tard, vient interrompre cet état de grâce et d'apesanteur. Lorsque l'iconographe lance un regard brûlant à la novice et la reconnaît — «Anna, murmure-t-il, ému» —, Nicoletta sait que cet homme apporte les tourments diaboliques du désir en ce lieu clos. Avec le temps, les insulaires finissent par forger un mythe avec la mystérieuse Anna. Le prénom peint sur le rocher sème la pagaille dans le village. Les maris soupçonnent leur femme, leur fille ou leur soeur d'avoir eu une relation avec le diacre. Les femmes se réfugient dans la chapelle du monastère et se tournent vers la Vierge afin qu'elle ramène la paix dans leur foyer.

Sur fond d'intrigues et de malentendus où s'entremêlent trois destins singuliers, Pan Bouyoucas suggère habilement que les inclinations humaines s'accordent mal avec la sagesse divine. Il est bien difficile pour les humains de réconcilier les «oppositions irréductibles de la vie terrestre et du royaume des cieux». Des reflets du paganisme hellénique apparaissent à la surface du récit. La vision païenne du rapport à Dieu et à la vie que développe le romancier se rattache à toutes les religions naturelles et polythéistes de l'espèce humaine qui rendent un culte à des dieux et honorent les puissances et les énergies de la Nature.

Une vision païenne du monde

Cette vision païenne du monde est incarnée par Nicoletta et Maximos. Pour la nonne, le caractère sacré et divin de la nature est indéniable. Elle affirme: «La nature ne porte jamais le deuil. Les malheurs et les désastres ont beau se succéder, les saisons, les fleurs et les fruits persistent à célébrer, avec leurs couleurs et leurs parfums, la vie et ses résurrections.» De son côté, Maximos raconte de manière guillerette des épisodes de l'Histoire sainte, dont celui de Salomé demandant la tête de Jean le Baptiste. Cet épisode ramassé en quatre pages est décoiffant. Tel un tragédien, sa voix module les émotions, «se réduisant à un murmure un instant, pour retentir l'instant d'après pleine de fureur ou d'exaltation». Pour lui, l'Histoire sainte n'est pas qu'une «célébration du martyre et de la mort». Ses propos truculents traduisent une acceptation joyeuse de la vie. Nous ne sommes pas loin de la fête dionysiaque.

Cette vision païenne du monde considère la nature comme divine et l'humanité comme faisant partie de celle-ci et devant vivre en harmonie avec l'univers. Est-elle la solution la plus sage en vue d'une restauration de l'équilibre écologique et social comme le soutenaient les éditeurs d'une revue grecque (Diipetes) lors du World Congress of Ethnic Religions tenu à Athènes il y a quelques années? Pan Bouyoucas ne pousse pas sa réflexion jusque-là. Il n'en dénonce pas moins le détournement du message biblique originel par les doctrinaires de l'Église catholique qui évacuent le désir et le plaisir de la vie et «étouffent l'âme et ses élans» au profit du sacrifice.

D'élan et de création

D'élan et de création il est aussi question dans ce bref roman. Le romancier fait un parallèle entre Maximos peignant des icônes étranges et «païennes» que personne n'apprécie et Cézanne qui s'entêta à peindre les cinq portraits de sa conjointe «sans fraîcheur et assez déshéritée par la nature» malgré les critiques et les moqueries. Ces tableaux furent salués plus tard comme des chefs-d'oeuvre. «Il y a quand même une certaine grandeur dans cette volonté de s'obstiner à tout prix dans la lutte malgré les moqueries et l'indifférence de tous», s'exclame Nicoletta. Le romancier nous laisse méditer sur ces lois imposées par le regard de l'autre.

Quand, à la fin du roman, Véroniki demande aux enfants venus visiter la chapelle de dessiner une icône, elle leur dit: «Dessinez-la selon les lois de votre coeur. L'icône doit exprimer votre amour et votre ferveur spirituelle. Si je vous impose d'autres lois, elles étoufferont votre âme et

ses élans.»

Anna Pourquoi est un roman captivant. Il se démarque par son art consommé de la narration, son humour exquis et son intensité dramatique. Pan Bouyoucas se révèle une fois de plus un excellent conteur d'histoires.