Notre continent volé et retrouvé

«La civilisation hispanique, affirme Francis Parkman, a écrasé l'Indien; la civilisation britannique l'a méprisé et négligé; la civilisation française l'a adopté et a veillé sur lui.» Il fallait des historiens français, tels Gilles Havard et Cécile Vidal, pour rappeler que c'est Parkman, cet Anglo-Saxon de souche puritaine et d'esprit rationaliste, qui a le mieux résumé la singularité de nos relations avec les Amérindiens dans l'histoire du Nouveau Monde. Par crainte de verser dans une rhétorique dépassée, on n'ose guère aujourd'hui, dans le milieu universitaire québécois, citer, comme le font Havard et Vidal, la phrase célèbre du seul historien américain du XIXe siècle qu'on peut encore lire avec plaisir et intérêt.

Au lieu de voir naïvement dans la situation que décrit Parkman la conséquence de la supériorité morale de la civilisation française, Havard et Vidal discernent le résultat d'une conjoncture démographique, économique et militaire. En insistant sur la faiblesse numérique du peuplement français, les deux historiens soulignent qu'à la différence des Anglais, beaucoup plus nombreux que nous en Amérique du Nord, nous nous devions de conclure des alliances fraternelles avec les Amérindiens pour préserver nos postes de traite et nos positions de défense sur un immense territoire, menacé par l'hégémonie britannique.

Même s'ils ont publié un ouvrage coiffé d'un titre aussi conformiste qu'Histoire de l'Amérique française, Havard et Vidal, lecteurs des historiens québécois, ont su rompre avec l'historiographie hexagonale de l'impérialisme et du colonialisme pour adopter un point de vue nettement nord-américain. «Ladite "Amérique française", constatent-ils, était aussi une terre indienne... » Compte tenu de notre métissage culturel avec plusieurs nations autochtones de langues et de coutumes différentes, ils considèrent cette Nouvelle-France continentale, qui débordait largement la vallée laurentienne, comme «une vaste confédération multiculturelle» de peuples souverains.

«Lorsque les chefs autochtones, expliquent Havard et Vidal, appelaient le gouverneur leur "père", ils ne faisaient en aucun cas acte de sujétion, mais s'adressaient plutôt, dans leur logique, à un médiateur et surtout à un pourvoyeur.» L'affirmation de la souveraineté de chacune des nations amérindiennes, au sein de la confédération informelle de l'«Amérique française», s'appuyait sur leur puissance militaire commune, unique garantie de la survie de la Nouvelle-France. Comme le signalent nos deux historiens, La Potherie, qui séjourna au Canada entre 1697 et 1701, estimait que les Amérindiens étaient «le soutien et le bouclier» de la colonie. Bougainville exprimera la même idée à la veille de la conquête britannique de 1760: «Nous ne nous soutenons que par la faveur des Sauvages.»

Havard et Vidal précisent que les fondateurs de la Louisiane, d'Iberville et Bienville, étaient nés à Montréal. À l'opposé de tant d'autres historiens français ou américains spécialisés dans l'étude du prétendu «empire français d'Amérique», ils ont l'audace d'affirmer que l'Amérique qu'ils décrivent n'a pas tout à fait disparu et qu'elle a même, de 1960 à 1966, fomenté une extraordinaire Révolution tranquille... S'ils se désolent de voir que Louis XV a cédé le Canada à l'Angleterre et que Napoléon a vendu la Louisiane aux États-Unis, ils s'affligent aussi de constater que les Américains, de Fenimore Cooper jusqu'à Hollywood, ont usurpé notre imaginaire en accaparant le récit mythique de la pénétration du continent.

Maurice Lemire donnerait certainement raison à Havard et Vidal au sujet de cette usurpation mentale de notre Amérique, mainmise sur notre mémoire et notre inconscient qui parachève l'usurpation physique. Dans Le Mythe de l'Amérique dans l'imaginaire «canadien», l'historien québécois de la littérature explique que les Canadiens français du XIXe siècle, privés d'une vision continentale qui soit la leur, ont eu «à se réinventer un imaginaire» en tentant de l'emprunter artificiellement à une France lointaine et stéréotypée au lieu de le retrouver au fond d'eux-mêmes. Comme Lemire le laisse deviner, il faudra attendre l'influence de Jack Kerouac pour que notre littérature exprime vraiment notre américanité.

Grâce à leur métissage culturel avec les Amérindiens, certains des nôtres ont pu, entre 1803 et 1806, en guidant vers l'Ouest, jusqu'au Pacifique, la fameuse expédition de Lewis et Clark, faire les États-Unis l'Amérique, mais ils travaillaient pour autrui. Kerouac, quant à lui, «remodèlera» l'anglais pour, dira-t-il, «l'adapter à des images françaises». C'est lui qui, cette fois en notre nom, fera, dans On the Road, la traversée sans fin de notre Amérique retrouvée.

HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE FRANÇAISE

Gilles Havard et Cécile Vidal - Flammarion - Paris, 2003, 560 pages

LE MYTHE DE L'AMÉRIQUE DANS L'IMAGINAIRE « CANADIEN »

Maurice Lemire

Nota bene

Québec, 2003, 238 pages