Militer en beauté

Les militants, je le constate à regret, n'écrivent pas toujours bien. On dirait même, en observant l'histoire de la littérature d'idées, que les meilleurs stylistes, allez comprendre pourquoi, se retrouvent plus souvent dans les rangs des cavaliers solitaires qui penchent vers la droite. Aussi, quand le style s'allie à la pensée progressiste chez un même homme, on a presque envie de pousser l'eurêka des grandes découvertes.

Guy Ferland incarnait cette alliance malheureusement trop rare. D'abord journaliste au Soleil et à La Presse avant de passer au Devoir qu'il quittera pour rejoindre le Service de l'information de la CSN où il oeuvrera de 1967 à 1993, il souhaitait, écrit son présentateur et ex-collègue Michel Rioux, «mettre en mots les états d'âme des hommes et des femmes réunis dans un mouvement de lutte».

Publié en guise d'hommage posthume (Ferland est mort en 2003), le recueil Qu'à cela ne tienne!, sous-titré Écrits d'un militant, regroupe quelques-uns de ses meilleurs textes parus dans les publications de la CSN entre 1970 et 2003. Guy Ferland avait deux passions: le syndicalisme et la langue française. Cet ouvrage en témoigne bellement en donnant la parole à un «maître de l'écriture engagée» et à un «orfèvre de l'écriture».

Sur le plan syndical, Ferland appartient à la génération du deuxième front, c'est-à-dire celle d'un syndicalisme refusant de compartimenter artificiellement l'existence «pour s'insérer dans la vie totale de l'homme». C'est à lui, d'ailleurs, que l'on doit le superbe slogan «Nous, le monde ordinaire» qui, selon Michel Rioux, «a contribué, davantage que n'importe quelle thèse marxiste, à révéler aux travailleuses et aux travailleurs du secteur public québécois leurs conditions d'existence». En rendant hommage à Marcel Pepin en 1999, Ferland résumait sa propre conception du syndicalisme: «Il proposait de porter l'action syndicale au coeur même de la société civile en formant des comités d'action politique pour défendre les intérêts civiques de la population.»

Ennemi des «systèmes préfabriqués» qui écrasent et enferment l'homme critique sous prétexte de le libérer, Ferland faisait sienne l'utopie qu'il attribuait à Pepin: «Mais c'était l'utopie inspirante, celle qui donne un sens aux petites et grandes résistances quotidiennes, et qui les connecte entre elles pour faire un projet commun. C'était l'utopie humaniste, qui nous sauve des systèmes à l'aboutissement totalitaire.»

La CSN fut sa maison et sa source d'inspiration militante. En ce lieu, écrit-il, créé pour en finir avec un double mensonge, celui d'un syndicalisme américain faussement international et celui «d'une version pervertie de la doctrine sociale de l'Église confinant à la paranoïa anticommuniste», il a trouvé l'espace d'autonomie et de liberté garant d'une solidarité réelle. À cet égard, ses réflexions de 1975 sur la nécessaire articulation entre l'autonomie et l'organisation dans une structure afin de mener à bien les luttes syndicales n'ont rien perdu de leur pertinence.

Rien de la vie syndicale n'échappait à Guy Ferland. Les questions de santé-sécurité au travail faisaient partie intégrante de ses combats, de même que la problématique fondamentale de la transmission de la culture militante, question à laquelle il a consacré un de ses textes les plus importants. «Tu n'aimes pas, écrivait-il, qu'ils pensent que tu as tout reçu tout cuit dans le bec, et eux n'aiment pas que tu penses qu'ils n'ont qu'à se bouger pour s'en sortir. Tu n'aimes pas qu'ils crachent sur ce que tu crois avoir fait de valable, et eux n'aiment pas que tu prétendes qu'ils ne font rien de bon parce qu'ils ne font rien comme tu l'as fait. Il faudra bien essayer de briser ce mur d'incommunicabilité. Alors, c'est toi le plus vieux, c'est à toi de commencer.» Comment? En racontant des épopées sur le bel et grand militantisme d'hier qui, lui, a tout changé? Pas vraiment, précisait-il: «C'est le feu que je veux transmettre, pas le bois brûlé de mon passé.»

Ses combats, c'est essentiellement par la plume que Ferland les menait et il tenait, à juste titre, à ce que cette arme militante soit préservée de toutes les formes de corrosion qui la rendent insignifiante. Ennemi déclaré des «mots qui cachent la réalité» (ressources humaines, réingénierie, assurance-emploi, taux d'épargne négatif, etc.), des «mots somnifères» (gens à statut économique précaire, quartier en transition urbaine, etc.) et de la «langue comptable» (acheter des idées, se vendre aux employeurs), il multipliait les éloges d'une langue française vivante mais juste, forte mais sans violence, travaillée mais claire et franche. Ce noble souci, qui transparaît dans chacun de ses textes, l'amenait parfois à faire du zèle (ses «notes à Michel Rioux» sur les expressions «déclaration de principe» et «rapport de force» relèvent plus du chichi que d'un sain souci de la langue), mais les attitudes chagrines et nostalgiques, qui pourrissent trop souvent le débat sur la langue, n'étaient pas pour lui, là comme ailleurs.

Par exemple, en réplique à Pierre Vadeboncoeur qui avait, selon lui, idéalisé ses années de collège classique pour mieux critiquer les cégeps, Ferland s'en prenait à «une certaine idée de la culture qui conduirait à fuir les tâches du présent dans les réinterprétations du passé». Il ajoutait: «Tu as raison, ce n'était pas la "Tour de Babel" comme aujourd'hui, c'était la monoculture en serre chaude, chaque collège produisant, bon an mal an, son quota de curés, de médecins, d'avocats et de notaires, soigneusement émasculés de tout esprit critique. [...] Convenons que, sur ce plan, les cégeps ont plusieurs longueurs d'avance sur les collèges d'antan. [...] Car les cégeps ont mieux à faire que de patauger dans cette nostalgie du passé. Ils naviguent en haute mer sur des flots moins placides, pour porter le levain de la vie intellectuelle et culturelle dans tous les recoins du Québec, qui en ont été si longtemps privés.»

Guy Ferland souhaitait, pour le Québec, la constitution d'une «assemblée populaire», composée des milliers de syndicats et de regroupements populaires, «gardant sous surveillance l'assemblée parlementaire». Il le faisait avec une conviction et une élégance dignes du meilleur de l'esprit syndical.

louiscornellier@parroinfo.net