Du cocon familial à l’explosion du monde

Guylaine Massoutre Collaboration spéciale
Véronique Ovaldé signe «Soyez imprudents les enfants».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Véronique Ovaldé signe «Soyez imprudents les enfants».

Qu’on les dise de sortie ou de rentrée, les livres circulent. Moins virtuels que les chiffres ou les jeux, ils sont 650 romans, dont 363 français : niveau soutenu en qualité, en diversité et en abondance. Tour d’horizon.

D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Récits introvertis de famille, expériences extrêmes, faits sociaux apocalyptiques, l’humour côtoie les drames cet automne. L’essentiel, c’est la mixité heureuse ou heurtée des peuples, observée au ras du flot.

Enquêtes, récits, histoires imaginaires, ce phénomène d’affluence éditoriale, typiquement francophone, fait des turbulences : rude compétition, vedettariat, commerce acharné, prix critiqués et, au-delà bien sûr, une tempête de goûts et de préférences, qui déborderont de l’ancien trio « Galligrasseuil » des primés.

Experts chez Gallimard et cie

Californie : Antoine Bello, dans Ada, promet une embrouille serrée dans la Silicon Valley, où son policier se mesure à l’intelligence artificielle. Amériques : Tonino Benacquista, expert du polar, campe avec Romanesque une cavale dans l’excès ; du Québec à la jungle sud-américaine, plaisir garanti. États-Unis : Catherine Cusset, avec son réalisme fouillé, saisit L’autre qu’on adorait, ce Parisien qui risque ses succès dans une dégringolade américaine.

Chypre : Karine Tuil, dans L’insouciance, voit ce que la guerre change dans l’amour, à la suite des valeurs surgies des rencontres ; café corsé. Téhéran : Négar Djavadi, dans Désorientale, raconte trois générations flamboyantes de son Iran natal ; un premier roman accrocheur.

Chez P.O.L., Santiago Amigorena, avec Les premières fois, signe une tranche d’autobiographie internationale. Floride : Christine Montalbetti, dans La vie est faite de toutes ces petites choses, décolle avec des astronautes en orbite ; une première ! Chez Minuit. Kirghizistan : Laurent Mauvignier, dans Continuer, cherche quelles sensations fortes pourraient racheter un jeune en perdition. Chez Verdier, le médecin Emmanuel Venet épluche Marcher droit, tourner en rond, vie d’un autiste affligé du syndrome d’Asperger.

Et, en saison, on retrouvera les non moindres Alexandre Postel, Philippe Forest, Nathacha Appanah, Marie Ndiaye, Sylvain Tesson et puis Malraux dans la Pléiade.

Force et finesse au Seuil et cie

Russie : Andreï Makine, constant devant la soldatesque criminelle russe, bâtit une aventure rude et palpitante en pleine nature, L’archipel d’une autre vie. Corée : Éric Faye rebondit en Asie, un continent qu’il affectionne, avec Éclipses japonaises, récupérant ces cas de Japonais disparus, enlevés en Corée du Nord et recyclés espions.

«Lorsque, groggy, Naoko émergea d’un sommeil lourd, il lui fallut un long moment pour admettre qu’elle n’était plus maîtresse de rien. Où était-elle? Combien de temps s’était écoulé depuis qu’elle s’était penchée vers l’homme qui lui demandait un renseignement?»
 
Éric Faye, «Éclipses japonaises» (Seuil)

Paris : Laurence Tardieu, avec À la fin le silence, retrace les jours troublés d’une Parisienne, enceinte au moment du massacre à Charlie Hebdo. Dans le fil des amours compliquées, Cannibales de Régis Jauffret réinvente le genre épistolaire, entrecroisant passions et déceptions.

Sénégal : Stéphane Audeguy suit l’Histoire du lion Personne, odyssée animale à l’époque des Lumières, avec celle des hommes. France, 2062 : Chloé Delaume, dans Les sorcières de la République, imagine un grand lavage de cerveaux, puis une société de femmes où on instruira un vaste procès sur cette période blanche.

À L’Olivier. Floride : Drôle et tendre, Jean-Paul Dubois ramène son humour épatant dans La succession, parcours d’un joueur de pelote basque dans le circuit louche et acharné du sport américain. La Maison : Florence Seyvos, dans La sainte famille, rapporte la vie sensorielle de deux enfants reclus dans l’autorité parentale, tandis que Fanny Chiarello, dans Le zeppelin, dispose une catastrophe ludique et farfelue dans le quotidien de douze narrateurs.

Chez Rivages. Haute Montagne : Ne ratez pas Le grand jeu de Céline Minard, un roman épatant, habité par deux personnages féminins hors norme. Chez Sabine Wespieser. Tour du monde : Fraternels, de Vincent Borel, ose un instantané critique sur les vertiges de la consommation.

Arriveront aussi les livres de Tierno Monémembo, Philippe Delerm, Sylvie Testud, Bérengère Cornut. De Patrick Chamoiseau, La matière de l’absence s’annonce un bilan d’importance.

«J’ai vu de très loin les motifs de peinture rouge qui signalaient la présence de mon refuge, ainsi que le reflet de son œil-de-bœuf. Un éclat de cristal dans un désert de pierres grises.»
 
Céline Minard, «Le grand jeu» (Rivages)

Reflets du divers

Chez Flammarion. Espagne : Véronique Ovaldé signe Soyez imprudents les enfants, enquête sur la disparition d’un artiste de Bilbao. Familles : Yasmina Reza donne un truculent Babylone, polar sur l’existence, tandis que Serge Joncour signe Repose-toi sur moi, amours contrariées par des circonstances étrangères. Et puis il y a ce gag, L’AJAR, collectif suisse ludique qui signe une parodie de fiction classique, Vivre près de tilleuls.

Société, chez Actes Sud. Révolution française : 14 juillet d’Éric Vuillard raconte les atrocités commises lors de la prise de la Bastille. Moyen-Orient : Laurent Gaudé est à son meilleur avec Écoutez nos défaites… de l’histoire contemporaine. Décadence : Les Parisiens d’Olivier Py voit l’ascension d’un Rastignac du XXIe siècle dans une culture bâtarde ; indubitable, l’homme de théâtre, désabusé, y a scénarisé des portraits à clés.

Chez Viviane Hamy, histoire de cuistot : Un dangereux plaisir de François Vallejo. Chez Albin Michel, Christine Orban campe une Marie-Antoinette sous un titre indicatif, Charmer, s’égarer et mourir, alors qu’Amélie Nothomb propose Riquet à la houppe. Chez Grasset, Simon Liberati fracasse les California girls, somme fascinante sur les assassinats de Charles Manson. Léonora Miano, avec Crépuscule du tourment, et Hugo Boris, avec Police, ont les yeux rivés sur l’international.

Chez Stock, Luc Lang effondre la classe moyenne dans Au commencement du septième jour. JCl Lattès, Beaux rivages de Nina Bouraoui, sur le chagrin d’amour. Albin Michel, Belfond, Laffont, Julliard, XO, Plon, Zoé, Anne Carrière publient De Cortanze, Yasmina Khadra, Michèle Sarde, Arnaud Cathrine, Corneille ; Bouquins, en intégrale, Charles Dantzig et Brassens. Point d’orgue au Tripode, où un superbe Pierre Senges illustré, Cendres. Des hommes et des bulletins, dit comment sortir des situations absurdes et désespérées.