Lieux de mémoire - La toile humaine

Quels sont les lieux privilégiés d'un écrivain? La pièce où il écrit? le paysage où il rêve? les mots qu'il aligne? Chaque samedi au cours de l'été, notre collaboratrice Guylaine Massoutre, forte de ses lectures et de sa visite des lieux, explore le paysage naturel et imaginaire d'un écrivain. C'est à l'historien Pierre Nora que cette série a voulu emprunter son titre, histoire de lui donner le crédit d'une heureuse formule, comme il se doit, mais aussi pour rappeler que littérature et mémoire sont intimement liées. Cette semaine, les lieux de Marie-Claire Blais.

«Le roman est semblable à une toile d'araignée, écrivait Virginia Woolf, attachée à la vie par ses quatre coins.» Elle signait, en 1927, un essai qui n'a pas pris une ride: Une chambre à soi. Elle ouvrait alors un grand livre sur la condition de la femme écrivain.

La toile d'un Shakespeare flotte sans aide, arguait-elle; mais qu'en est-il des toiles déchirées ou éraillées sur le côté? Devant ces imperfections, «on se souvient que ces toiles ne sont pas tissées dans le vide par des créatures incorporelles mais sont l'oeuvre d'une humanité souffrante et liée à des choses grossièrement matérielles, tels la santé, l'argent et les maisons où nous vivons».

Marie-Claire Blais connaît bien l'oeuvre de Virginia Woolf. Outre l'insoumission aux conventions, elle lui a révélé le choc précis de la vie avec l'art. Comment le rapport d'un humain à un autre peut-il tenir dans le mince édifice du roman ou dans une pièce de théâtre? Cette tâche de l'écrivain qui, à son terme, donne de quoi sentir et penser exige liberté, connaissance et vagabondage. Toutes choses que mesure la révolte qui les inspire.

Née en 1939 à Québec, Marie-Claire Blais a connu la Grande Noirceur. «Les femmes sont restées assises à l'intérieur de leurs maisons pendant des millions d'années, si bien qu'à présent les murs mêmes sont imprégnés de leur force créatrice»... Cette prison-là, dénoncée par Woolf, la jeune Blais entreprit de la déverrouiller. Forte de l'exemple, elle se jetait farouchement dans la création. La vérité résisterait à l'avalanche des opinions contraires.

Une saison dans la vie d'Emmanuel, en 1966, tout bouillant de colère, allait lui valoir le Médicis à Paris. Toute une première! Le roman s'ancrait déjà dans un fort sentiment d'humanité compatissante, dont les dernières manifestations, Soifs (1997), avec Virginia Woolf en exergue, et Dans la foudre et la lumière (2001), avec Anne Hébert en exergue, sont un autre grand cru.

Lorsqu'elle a commencé à écrire, à Québec, au milieu d'une maison animée et bruyante, il n'était pas question d'avoir «une chambre à soi». «J'ai été habituée, enfant, à écrire parmi mes frères et soeurs, sur un coin de table, explique Marie-Claire Blais en entretien. Ensuite, j'ai travaillé dans la cave, chez mes parents, la nuit. Pourvu que je puisse écrire, j'étais heureuse et je ne me rendais pas compte des conditions d'inconfort.» Dès 16 ans, elle loue une chambre, car le besoin d'écrire est souverain. «Tout ce que je gagnais, je le mettais sur la chambre et je me privais du reste. Ensuite, étudiante à Montréal, j'ai partagé des appartements.»

À Paris, en 1959, la voici à l'hôtel avec de jeunes boursiers. Bientôt, elle quitte la promiscuité pour une chambre de bonne, près de la gare d'Austerlitz, où elle fait un profitable apprentissage d'écrivain. Les conditions sont plus que modestes. Et de pouffer de rire à ce souvenir.

Boursière, en 1963, elle séjourne aux États-Unis et y voyage. «J'ai souvent vécu dans de très belles maisons d'amis américains ou canadiens. J'avais toujours un coin. Quand on écrit, on s'enferme dans un lieu pas très grand. Une chambre suffit: on est angoissé par les vastes espaces. J'ai été frappée, en arrivant aux États-Unis, par le fait que mes amis peintres ou écrivains avaient des espaces larges, réconfortants, silencieux. Cela ne me semblait pas si nécessaire, au début. Je pouvais écrire partout.»

Le rythme de la phrase est-il affecté par ces conditions? «Il est certain que quitter l'inconfort pour des lieux très beaux procure un réel bien-être. Cela passe en écriture, sans toucher sa raison d'être. Je n'ai eu un lieu à moi qu'assez tard, ce que j'ai beaucoup apprécié. Cela fait partie de l'épanouissement.» Cette croissance s'opère la porte fermée.

«Je suis devenue plus difficile avec le temps! J'aime avoir un lieu tranquille pour écrire. Je vais beaucoup à la campagne, l'été, dans un lieu retiré des Cantons-de-l'Est. J'y ai passé pas mal d'années, parfois assez longtemps, d'avril à novembre. C'était long, trop long parce que j'ai souvent travaillé continûment dans la solitude. J'en ai tellement besoin. Mais je suis plus réticente à demeurer recluse; c'est un demi-enfermement, maintenant.»

Apaisante longitude

Marie-Claire Blais aime la vie des cafés et des bars, un pli de voyageuse. «J'y prends des notes. Pour rédiger et composer, la concentration exige un retrait clos.» Indépendante, elle garde sa liberté et ses habitudes souples. «En ce moment, dans les Cantons-de-l'Est, même si c'est un très beau lieu, je travaille dans la grange. Je ne peux pas le faire en présence d'amis. Cette réclusion m'est pénible: c'est l'épreuve principale d'un écrivain! Beaucoup de romanciers travaillent, comme moi, sur la route; nous préférerions écrire dans des lieux comme ici!» Nous devisons simplement à l'hôtel de La Montagne, à Montréal, par un bel après-midi tranquille.

Il faut des livres pour écrire. «J'ai commencé à m'acheter des livres dès que j'ai pu travailler. La cave de mes parents en a vite été envahie. Mais ce n'était ni clair ni salubre!» Elle sourit, aujourd'hui heureuse d'allier sa condition bohème et sa parole au service de ceux qui ne l'ont pas.

Celle qui a obtenu une résidence d'écriture à plusieurs reprises insiste sur la qualité du lieu: «Il y a trois ans, j'ai reçu une bourse d'une fondation américaine pour écrire trois mois en Toscane. Dans une ancienne ferme, on a aménagé des lieux de création. Nous avions chacun une chambre austère, en fait un petit studio équipé d'un ordinateur. J'ai pu constater combien un écrivain est capricieux: mes collègues n'étaient jamais contents! La solitude leur pesait, face à l'obligation de montrer des résultats. Nous sortions de nos chambres vers 19h30, avec la hâte d'atteindre le moment du repas partagé.»

Il faut du courage à un écrivain pour se confronter à soi-même, avec constance. Avoir un lieu paisible ne fait pas tout. L'écrivain transporte ses lieux en lui-même, au point qu'ils deviennent parfois moteurs d'une création. Michel Tremblay en est un exemple. Comme Marie-Claire Blais, il écrit sur la condition humaine à Key West, à l'extrême sud de la Floride.

Libre de créer

La maison d'écrivain, qui suit les circonstances d'une vie, est marquée par le rapport intérieur et extérieur: «On veut tous une chambre à soi, mais on veut aussi être présent à l'état du monde.» Dans Parcours d'un écrivain, elle raconte son incapacité à écrire à Cambridge, près de Boston, durant un mois. La solitude l'anéantit. Heureuse ou malheureuse, en écrivant elle se motive à rencontrer du monde. À Cape Cod, dans les maisons puritaines de la Nouvelle-Angleterre, elle passe de l'une à l'autre. Cela dure huit ans. «J'avais enfin un lieu pour écrire, toute une conquête quand on n'est pas née pour en avoir un.» La trilogie des Manuscrits de Pauline Archange est née là.

Puis, durant quatre ans, elle vit dans une vieille maison froide de Bretagne, toujours humide, et à Paris, où elle a sa table au bar Le Temps perdu, rue de Seine. Les gens de la rue s'y donnent rendez-vous, et la romancière s'y retrouve parmi d'autres écrivains inconnus.

De retour au Québec, elle plonge dans une vie culturelle alors très stimulante — «et qui l'est encore», ajoute-t-elle. Elle va faire d'incessants aller-retour entre le Québec et les États-Unis, y passant de plus en plus de temps. «C'est déchirant d'être entre les deux pays, mais j'aime tellement Key West! On y a l'illusion de vivre dans la nature, avec ses petits jardins, sa vie animale, ses plages. J'ai un lieu où je travaille très bien, un petit deux-pièces qui n'est pas aussi dur à vivre que ma maison de campagne. La part de solitude y est moins extrême. Je vais à la plage ou je prends ma bicyclette et je fais le tour de l'île. Je ne vois pas passer les heures; je travaille dans une certaine sérénité. J'ai trouvé mon lieu. J'y échappe aux angoisses de l'écriture qui provoquent des dépressions, quand elles absorbent toute la vitalité d'un écrivain.»

Dans ses pôles d'observation, elle s'attache aux gens. À Key West, elle voit vivre les personnages de sa dernière trilogie. Au café Exile, au Square One, au café Billie, lieux où on se répare... Elle a ainsi écouté le moine Asoka et l'a suivi par la pensée, restant près de lui malgré la distance. Par sa médiation sur l'agitation du monde, elle relie ses nombreux personnages, avec leurs contradictions et tout ce qu'ils n'ont pas besoin de se dire. Sur les routes ou dans les ghettos, les prisons, les squats, les parcs, lieux déshérités qui servent de toit aux pauvres, elle les connaît. Il en résulte une mosaïque humaine, une toile bien tissée, comme un paysage vu d'avion.

Jamais oeuvre n'a été si peu ancrée aux maisons et si chargée de vitalité américaine. La mondialisation force les esprits. Dans Soifs, ils sont dehors pour accueillir autrui; enfants de passage, ils s'en vont ailleurs. Dans le volume suivant, Dans la foudre et la lumière, militants, ils se déplacent; sans-abri, ils errent; artistes, ils voyagent; réfugiés, ils se cherchent un pays. «L'époque où nous vivons est pleine d'éveil. On ne peut pas oublier que le monde est constamment près de nous. Il y aura toujours des gens généreux pour accueillir les réfugiés. Notre souci de l'autre vient de ce que nous avons tous les outils pour le voir. Ça nous détruit et ça nous donne la vie.»

La maison de Marie-Claire Blais s'ouvre à une communauté solidaire ou engagée.