Le Morrin Centre, une bibliothèque derrière les barreaux

La bibliothèque du Morrin Centre a conservé une statuette du général Wolfe réalisée vingt ans seulement après la bataille des plaines d’Abraham.
Photo: Yan Doublet Le Devoir La bibliothèque du Morrin Centre a conservé une statuette du général Wolfe réalisée vingt ans seulement après la bataille des plaines d’Abraham.

La Vieille Capitale n’a pas toujours eu le visage français qu’on lui connaît. Au milieu du XIXe siècle, la cité fortifiée comptait près de 40 % d’anglophones. Elle était dirigée par l’Écossais Joseph Morrin, le fondateur d’un collège implanté dans une ancienne prison. Les historiens Louisa Blair, Patrick Donovan et Donald Fyson relatent le passé étonnant de ce pénitencier qui abrite aujourd’hui l’une des plus belles bibliothèques du Québec.

Le touriste paresseux ne remarquera pas le Morrin Centre perché au sommet d’une côte abrupte. « L’ensemble peut nous paraître agréable aujourd’hui, mais, à l’époque [de sa construction], même l’architecte responsable fut désappointé par le résultat », expliquent les auteurs d’Étagères et barreaux de fer. Failles structurelles, retards de livraison et dépassements de coûts… les chantiers n’ont pas tellement changé depuis 1808.

Plus de 30 000 détenus auraient séjourné dans les cachots humides du bâtiment néoclassique. Le romancier Philippe Aubert de Gaspé est le plus célèbre d’entre eux. « J’ai honte d’admettre avoir été si souvent terrassé par le désespoir que j’étais tenté de me fracasser la cervelle contre les barreaux de ma fenêtre », écrira l’auteur des Anciens Canadiens, incarcéré en 1838 pour le non-paiement de ses dettes. Il y côtoie le journaliste patriote Étienne Parent, qui utilise une « tarte truquée » pour passer ses articles sous le nez de ses geôliers.

Moralité littéraire

En 1867, les derniers détenus font place aux élèves du Morrin College. Ce « campus satellite » de l’Université McGill n’a pas survécu à l’exode des « Anglos », contrairement à la bibliothèque de la Literary and Historical Society of Quebec logée sous le même toit. Narcisse Faucher de Saint-Maurice est l’un de ses premiers bibliothécaires. Il se méfie des romans qui plongent le « mari bon et affectueux dans une vie idéale impossible » tandis qu’ils enferment sa femme « dans son boudoir, loin de ses enfants », où elle pleure sur « des malheurs imaginaires ».

Le catalogue de la « Lit and His » s’est diversifié avec l’entrée des femmes au comité d’acquisition, explique le trio d’historiens. Il s’est toutefois appauvri à la suite des élagages massifs entrepris dans les années 1960. Parmi les neuftonnes de livres expédiés à l’encan se trouvaient une collection de cartes de la Révolution américaine, la Grammatica huronica et même des portraits des donateurs du siècle précédent.

On a heureusement conservé la statuette de bois du général Wolfe réalisée vingt ans seulement après la bataille des plaines d’Abraham. Cette oeuvre unique a d’ailleurs échappé de justesse à l’attaque au cocktail Molotov du poète argentin Pipino, qui voulait dénoncer l’impérialisme britannique aux îles Malouines. L’intervention rapide des pompiers a sauvé le bâtiment, dont les murs chargés de livres correspondent à l’image que l’on se fait d’une véritable bibliothèque.

« De solides gonds et d’épais cadres de porte aux étages supérieurs nous rappellent les lourdes portes qu’on refermait autrefois sur des femmes débauchées et des marins rebelles. » Extrait d’«Étagère et barreaux de fer»

Étagère et barreaux de fer, une histoire du Morrin Centre

Louisa Blair, Patrick Donovan et Donald Fyson, Septentrion, Québec, 2016, 260 pages