Excès d’intelligence

La finesse d’esprit de Rivarol (sur notre photo), de Chamfort et de Vauvenargues saute toujours aux yeux. De même que leur panache.
Photo: Wikicommons La finesse d’esprit de Rivarol (sur notre photo), de Chamfort et de Vauvenargues saute toujours aux yeux. De même que leur panache.

On a beaucoup admiré Rivarol, Chamfort et Vauvenargues pour leur esprit de conversation. Pour leur ironie cinglante, on les a imités. Démodés ? Oui, il y a toujours cet écart du temps. Surtout l’explosion de l’Ancien Régime. Mais la finesse d’esprit qui anime leurs textes saute aux yeux et ni la justesse de la langue ni le panache de ceux-ci n’ont perdu leur lustre.

Comment ont-ils pu être lucides dans des temps cruels ? L’art de l’insolence, à travers maximes, réflexions, éloges, discours, méditations, caractères, pensées, portraits, épigrammes, épîtres, dialogues, songes et autres genres démodés, fait briller une gouaille imperturbable qui, devant la comédie humaine, a fait leur vérité posthume.

Rivarol (1753-1801)

Il est journaliste, critique littéraire, patriote, léger, cet observateur de la royauté qui s’effondre, alors que la Révolution gronde. « Un ultra », dira Ernst Jünger. Quinze ans d’écriture politique étincelante, exaltée, insolente. Il devra s’exiler à Berlin, où on lui décerne le prix de « l’universalité de la langue française ». Il y meurt, âgé de 48 ans.

Sur dix personnes qui parlent de nous, neuf disent du mal, et souvent la seule personne qui dit du bien, le dit mal

 

À Paris, c’est l’époque fanatique, où passent les charrettes pleines de condamnés à la guillotine. Ces exécutions arbitraires offensent l’idéal des idées glorieuses. Rivarol, royaliste, catholique, mais favorable aux réformes, disserte sur l’égalité de droit et de fait, sur l’universalité des Lumières. Il déteste la barbarie du peuple et admire Tocqueville. Dans le cyclone des événements, il réfléchit, souvent bouffon, mais prend parti en conservateur, non en réactionnaire, contre le totalitarisme.

Généreux, joyeux, paresseux, ce grand lecteur n’a pas bâti d’oeuvre, malgré des milliers de pages. Il aime faire pisser ses lecteurs de rire, en raillant ses contemporains et en fouillant ce qu’il peut mépriser. Il déteste Mirabeau et La Fayette, la prise de la Bastille, comme le despotisme de Bonaparte. Sa fortune littéraire est proportionnelle au nombre de ses ennemis. D’Alembert, Voltaire ou Buffon ont bien considéré son travail sur l’Encyclopédie.

Chamfort (1741-1794)

« Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des sots très bien vêtus. » L’homme de salon qui signe cela est un franc-maçon et républicain convaincu, qui dénonce la Terreur, Robespierre et Marat. Écrivain d’aphorismes, il capte des situations brèves et invente le fragment en régalant sa plume d’anecdotes.

Ce mondain aime la poésie, sait se divertir et jouir de la violence verbale avec fureur. Nerveux, il est sensible au tragique et se jette dans des bains acides de pensée. Pour son Éloge de Molière (1769), il remporte le prix de l’Académie française et son Éloge de La Fontaine favorise son entrée dans l’illustre maison.

L’éditer est un tour de force, étant donné l’étendue de ses papiers épars. Ce qui se dégage du recueil présent est qu’il connaissait très bien la littérature, ses luttes contre les travers humains. Sa plume vole des généralités aux affaires publiques, visant des hommes clairement nommés.

Vauvenargues (1715-1747)

Il meurt à 31 ans. Il fait la guerre durant 10 ans, partout en Europe, en couchant ses maximes sur papier. Voltaire le protège et le soutient, une fois qu’il est revenu à la vie civile. Éloquent, simple, homme de coeur et de foi, il signe 945 maximes ici publiées. Mélancolique, fragile, tendre et poète, il a laissé son empreinte, notamment sur Balzac, et il est peut-être le plus renommé des trois.

La politique n’est pas une religion, mais elle a développé ses dogmes, en oubliant la culture d’où elle émerge sans nécessaire progrès. Ces écrivains lui ont opposé une perspective dépassant le moment de son action. Versatilité, faiblesses, fragilités, ils ont brandi l’écriture face à ces ressacs tel un paratonnerre. Un geste intelligent avec un outil démodé.

Ces artificiers au grand style ont été de formidables analystes de l’actualité. Au contact de l’utopie en marche, ils se sont hissés hors des passions nationales, en déprogrammant ce qui paraissait alors comme une lumineuse fresque de la raison. On pense, au temps présent, à des Alain Finkielkraut et Philippe Murray ; ou, chez nous, à Dany Laferrière.

L’art de l’insolence. Rivarol, Chamfort, Vauvenargues

Laffont Bouquins, Paris, 2016, 1517 pages