L’avenir agricole serait en ville

Le jardinage citadin de proximité a des racines à Montréal, comme ici, angle Beaubien et Drolet.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le jardinage citadin de proximité a des racines à Montréal, comme ici, angle Beaubien et Drolet.

Qui aurait cru que, pour retrouver son harmonie avec la nature et reprendre son rôle clé dans la cohésion sociale, l’agriculture devrait délaisser un peu la campagne pour verdir les villes, y compris Montréal ? Ce rêve, en apparence fou, se veut la réponse écologique aux outrances de l’agro-industrie. Dans son manifeste La révolution de l’agriculture urbaine, Jennifer Cockrall-King va jusqu’à soutenir que « la nature est bien plus évoluée que l’être humain »!

Écologiste doublée d’une gastronome, la journaliste de l’Ouest canadien signale que, d’après des statistiques onusiennes, l’agro-industrie, séduite autant par l’uniformité que par la résistance des produits au transport sur de grandes distances, a fait disparaître 75 % de la biodiversité alimentaire. De plus, elle déplore que 70 % des aliments transformés contiennent des organismes génétiquement modifiés dont on ignore les conséquences à long terme sur la santé.

Fallait-il, se demande-t-elle, ajouter le risque provoqué par ces manipulations génétiques au fait, par exemple, qu’aux États-Unis, à cause de la malbouffe, les deux tiers des gens souffrent d’obésité ou d’embonpoint et que, paradoxalement, beaucoup de pauvres y souffrent de sous-alimentation ? Dans un pays si proche du Canada par le mode de vie, seulement cinq méga-entreprises fournissent 90 % des aliments : une concentration que l’essayiste réfléchie juge alarmante.

Jennifer Cockrall-King souligne que la situation mondiale frôlerait la catastrophe si une pénurie généralisée survenait. « Les grandes villes ne disposent que d’environ trois jours de réserves de denrées pour nourrir leur population. » Enrichie d’une préface de promoteurs québécois de l’agriculture urbaine, Marie Eisenmann et Vincent Galarneau, et d’un chapitre écrit par Éric Duchemin et Jean-Philippe Vermette sur l’expérience montréalaise, l’édition française de son livre préconise donc d’urgence le jardinage citadin de proximité.

On y apprend que 42 % des citoyens de l’île de Montréal, jadis l’un des territoires agricoles les plus fertiles du Québec, le pratiquent, surtout dans leur arrière-cour, parfois sur leur balcon. Les Fermes Lufa, dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville, ont développé des serres commerciales sur les toits. À l’UQAM, un collectif de recherche, le CRAPAUD, milite même pour l’introduction en ville d’animaux de ferme.

En insistant sur l’apiculture urbaine pour protéger les abeilles qui meurent à cause des méfaits obscurs de l’agro-industrie à la campagne et sur le succès d’un entrepreneur noir de Milwaukee, Will Allen, champion des fermiers de la rue qui combattent à la fois l’exclusion sociale et la malbouffe, Jennifer Cockrall-King dépasse l’optimisme béat. Elle révèle les antennes secrètes de la nature qui détectent le danger d’une prétendue civilisation.

« Étant donné l’urbanisation rapide de la population, l’approvisionnement des villes en nourriture deviendra une question cruciale au cours du XXIe siècle. » Extrait de «La révolution de l’agriculture urbaine»

La révolution de l’agriculture urbaine

Jennifer Cockrall-King, traduit de l’anglais par Geneviève Boulanger, Écosociété, Montréal, 2016, 328 pages