Le testament d’Henning Mankell

Henning Mankell a remis son dernier manuscrit à son éditeur quelques mois avant de mourir.
Photo: Nora Lorek Agence France-Presse Henning Mankell a remis son dernier manuscrit à son éditeur quelques mois avant de mourir.

Quelques mois avant de mourir d’un cancer du poumon, il y aura un an début octobre, Henning Mankell remettait ce dernier manuscrit à son éditeur suédois. Les bottes suédoises « est la suite indépendante », note-t-il en amorce, du roman Les chaussures italiennes paru en français chez le même éditeur en 2009.

C’est un livre profondément touchant qui parle de solitude et de vieillesse dans une langue admirable. On peut facilement le lire comme une sorte de testament : celui d’un écrivain immense préoccupé par le sort de l’humanité.

Pyromane ou incendiaire ?

Chirurgien à la retraite, Fredrik Wellin vit seul sur une petite île de la mer Baltique située entre l’extrémité sud de la Suède et le Danemark. C’est un homme aigri, sec, pas vraiment sympathique. Mais avant que l’on puisse en apprendre davantage sur lui, sa maison se met à brûler en pleine nuit et il a tout juste le temps d’échapper au brasier en enfilant deux bottes du pied gauche et un imperméable par-dessus son pyjama. Fredrik Wellin perd du coup tout ce qu’il possédait.

Dans les décombres, il ne trouvera que la boucle d’un soulier fabriqué par son ami le cordonnier Giaconelli que les lecteurs assidus de Mankell connaissent déjà (Les chaussures italiennes). Tout le reste, le moindre recoin de cette maison que ses grands-parents ont construite, toutes ses photos, ses carnets, ses souvenirs, le moindre vêtement, tout, tout a disparu dans les flammes. Et il se voit forcé de vivre dans la caravane de sa fille qui se désagrège lentement à quelques centaines de mètres des ruines de la maison. Pour ajouter à son désespoir, les enquêteurs découvrent que l’incendie a été provoqué… et ils le soupçonnent d’être l’incendiaire.

Tout cela explique peut-être le côté fielleux du personnage de Wellin. Quand il entre en contact avec ses rares voisins, même avec la journaliste Lisa Modin qui écrit sur le sinistre et avec laquelle il espère entretenir une relation amoureuse, Wellin se fait soupçonneux, rêche, déplaisant. C’est tout juste s’il fait confiance à ses souvenirs. Comme pour noircir encore le portrait, on découvre aussi sa relation trouble avec sa fille, Louise, accourue après l’incendie, et surtout que sa mise à la retraite prématurée découle d’une erreur médicale grave. Mais alors que les soupçons s’accumulent sur le médecin, un deuxième, puis un troisième incendie surviennent…

Dérives et artifices

On ne vous en dira pas plus parce que l’intérêt véritable du livre n’est pas là. Il est plutôt dans le temps qui passe inexorablement et qui mène à la mort. Dans les petits détails aussi, dans la beauté infinie de cet archipel en perdition et surtout, surtout, dans la difficulté des rapports entre les humains. La détresse de Fredrik Wellin est ainsi palpable tout au long du récit et Henning Mankell nous la fait saisir au détour de la moindre de ses pensées en remontant avec lui le cours de sa vie.

On ne trouvera évidemment pas ici de poursuite enflammée, de coups de feu, ni même de sang ou de séquences d’analyses de laboratoire. Mankell manie pourtant ici son écriture — merci encore à Anna Gibson pour sa traduction remarquable — avec la précision et la finesse d’un scalpel au laser. Ce que l’on poursuit tout au long de ce récit, c’est la vie dans ses moindres remous, et ce que l’on analyse, c’est l’âme humaine dans toutes les dérives et les artifices trompeurs qu’elle sait s’inventer. Et c’est ce qui a toujours fait d’Henning Mankell un écrivain majeur.

«C'est à cet instant que j'ai compris que j'avais réellement tout perdu. De mes soixante-dix ans de vie, il ne restait rien. Je n'avais plus rien.» Extrait des «Bottes suédoises»

Les bottes suédoises

Henning Mankell, traduit du suédois par Anna Gibson, Seuil, Paris 2016, 353 pages