L'éditeur Pierre Turgeon s'agite encore

L'éditeur Pierre Turgeon ne baisse pas les bras. Alors que les critiques s'abattent sur ses maisons d'édition Trait d'Union et Cantos, il lance une nouvelle maison bicéphale: City Publishing - Éditions de la Cité.

La nouvelle entité loge pour l'instant dans les bureaux de Trait d'Union, carré Saint-Louis, à Montréal. En entrevue, l'éditeur précise toutefois que l'essentiel de ses activités se déroule désormais à Toronto.

Le premier titre de la maison, annoncé pour le printemps, est une biographie du financier Conrad Black signée George Tombs. Journaliste et historien montréalais, Tombs est aussi un ancien éditorialiste au quotidien The Gazette. Son livre, Going Down In History, présente notamment le point de vue de plusieurs personnalités, dont deux des plus célèbres admirateurs de Black: Henry Kissinger et Margaret Thatcher. Conrad Black a lui-même beaucoup collaboré à l'ouvrage. La traduction française doit être publiée plus tard cette année par les Éditions de la Cité, explique Turgeon.

Pourquoi une telle multiplication des étiquettes alors que Trait d'Union ne compte même plus d'employés permanents? «Avoir des étiquettes différentes permet d'offrir une image cohérente auprès des libraires et des lecteurs. La nouvelle maison doit aussi nous permettre de changer de distributeur. Nous sommes très mal servis par notre distributeur actuel, Édipresse.»

Pascal Chamaillard, directeur de la diffusion chez Édipresse, affirme pourtant n'avoir jamais entendu Pierre Turgeon se plaindre des services de son entreprise, bien au contraire. «Il est venu nous offrir de distribuer City Publishing le 5 février en nous demandant une avance sur son Conrad Black à paraître. Nous sommes une entreprise de distribution, pas une banque. Et comme nous avions déjà assuré la promotion du livre sous une autre étiquette, celle de Cantos, cela compliquait d'autant plus les choses: il y a un risque d'injonction contre nous puisque, pour l'instant, tant les livres que les comptes de Pierre Turgeon sont sous le contrôle d'un administrateur nommé par la cour.» Par le passé, Édipresse avait déjà confié à Pierre Turgeon la direction de Beaumont éditeur, ses éditions maison, avant de décider de fermer boutique.

Une manoeuvre ?

La création de City Publishing - Éditions de la Cité peut-elle être vue comme une simple manoeuvre financière visant à se dégager à toute vapeur d'une pluie de critiques? Oui, affirme sans hésiter l'homme d'affaires Julien Béliveau, lié à la réalisation de plusieurs projets éditoriaux de Pierre Turgeon. «Les livres de Turgeon sont frappés d'une hypothèque légale qu'il a contractée envers moi. Celui consacré à Conrad Black n'a pas plus le droit d'être publié ailleurs que les autres: il y a là un contrat à respecter.» Cet homme d'affaires devenu producteur pour la télévision se présente comme «le banquier» de l'éditeur et affirme que celui-ci lui doit toujours plusieurs dizaines de milliers de dollars.

Pierre Turgeon rétorque que son ancien allié n'a pas financé ce livre et qu'il entend désormais lui répondre par la voix de ses avocats. Rappelons que Pierre Turgeon n'en est pas à ses premiers démêlés judiciaires autour d'un livre.

Tout cela indique-t-il que le groupe Trait d'Union-Cantos serait en difficulté? Pierre Turgeon se contente de répondre que ses éditions «sont loin d'être mortes». Et pour son nouveau bébé, City Publishing, les perspectives lui apparaissent tellement bonnes que les subventions deviennent à ses yeux «accessoires», ce qui paraît pour le moins hors du commun dans le fragile édifice de l'édition québécoise. L'éditeur affirme cependant attendre encore de l'argent des organismes subventionnaires, à commencer par la SODEC. «On attend de l'argent de la SODEC, notamment des crédits d'impôt. Ils sont les premiers à admettre leur retard.»

Réactions à la SODEC

À la SODEC, on tient à souligner que la seule maison de Pierre Turgeon admissible aux subventions gouvernementales demeure Trait d'Union. Louis Dubé, adjoint au directeur général, explique d'ailleurs que cette maison devra faire solidement la preuve, en mai prochain, qu'elle remplit toutes ses obligations. «Je dois dire que plusieurs auteurs se sont plaints. Pour l'instant, il est aussi nécessaire de dire que nous ne devons rien à aucune entité éditoriale de Pierre Turgeon, contrairement à ce qui a pu circuler.»

L'avocat-conseil de l'Union des écrivains, François Coderre, observe lui aussi d'un oeil attentif la gestion du droit d'auteur menée par les maisons placées sous la responsabilité de Pierre Turgeon. «Je peux vous dire qu'il y a plusieurs écrivains qui se plaignent du non-respect des contrats et de droits non payés. C'est effrayant! Dans la plupart des cas, on n'est cependant pas encore allé devant les tribunaux.»